Au bord de l'eau en 30 bandes dessinées (Editions Fei) : un apport culturel majeur !

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

 

Le célèbre roman chinois Au bord de l’eau, en 30 fascicules de bandes dessinées aux Editions Fei est sorti le 26 octobre 2012.

Un pari éditorial et culturel audacieux

L’impression de très grande qualité a été réalisée en République populaire de Chine en juillet 2012. Roman de BD publié avec le concours de la Région Ile-de-France, c’est un pari éditorial audacieux ! « C’est notre projet le plus lourd à ce jour », indique Xu Ge Fei à Barbara Guicheteau (lepetitjournal.com, 11 septembre 2012.) Xu Ge Fei réalise ainsi un rêve qu’elle a eu il y a quelques temps : éditer Au bord de l’eau, en BD et en français.

L’éditrice Xu Ge Fei, née en 1979 en Mandchourie, entend construire un pont entre les grandes cultures chinoises et françaises. « Nos deux peuples ont tant de points communs, dont leur complexité » (présentation-conférence du 9 novembre 2012 à la Librairie Le Phénix à Paris). Elle souhaite que nos deux peuples s’enrichissent de leurs différences. « Et les Français sont curieux de la Chine » (cf. interview réalisée par Barbara Guicheteau.)

Ce roman classique, d’abord issu de la tradition orale, est une épopée comme les aiment tant les Chinois et les Français. Sous la dynastie Song, il s’agit d’une histoire de « 108 braves », bandits, aventuriers et dépravés, en lutte contre la corruption de la Cour impériale et ses fonctionnaires.

Voulant populariser certains grands récits, les Chinois les ont édités en bandes dessinées, pour un très large public. L’édition chinoise des années 1950, en bandes dessinées, publiées par les Editions des Beaux Arts du Peuple de Beijing (Pékin), a vu ses originaux détruits en 1966. En 1981, une deuxième édition sort à près de 4 millions d’exemplaires.

Les Editions Fei ont voulu restituer ce récit d’aventures dans sa forme des années 1980 : 30 lianhuanhua - images enchaînées -, trente fascicules, dans un beau coffret (79 euros).

Poursuivant son expérience d’associer Français et Chinois pour réaliser des livres (cf. les enquêtes du Juge Bao - déjà quatre volumes -, le récit du massacre de Nankin, ou les aventures de la pirate Shi Xiu - déjà deux tomes parus -, cette fois-ci ce sont les traducteurs : MI So et Nicolas HENRY qui ont œuvré.

A l’origine du roman… des faits devenus légendaires

Jacques Dars considère (dans son Introduction à Au bord de l’eau, Shui-hu-zhuan, version de Jin Sheng-tan, tome 1, Shi Nai-an, Folio, n°2954, Editions Gallimard, 1997) que ce roman-fleuve « pourrait bien être en Chine le livre le plus populaire de toute la littérature ancienne. » Ses morceaux de bravoure « sont chers à la jeunesse, grâce aux pièces de théâtre, aux opéras, aux films, aux dessins animés, aux bandes dessinées, aux récits des conteurs publics, aux scènes de marionnettes, aux illustrations, aux affiches, etc. » Il s’agit d’un roman d’aventures alerte et captivant, vif et distrayant, aux péripéties bien ourdies, et aux héros pittoresques bien campés.

« Le noyau de l’intrigue, le moteur de l’action de ce roman sont des plus simples : c’est la réunion progressive d’une bande de hors-la-loi, justiciers et brigands au grand cœur ». Il y a plusieurs récits au sein du récit, plusieurs histoires au sein de l’histoire. A travers, les multiples protagonistes « c’est la société chinoise du temps, dans son admirable et pittoresque variété, qui petit à petit est révélée. » L’auteur chinois « aime soigner la mise en scène, prendre son temps pour multiplier et varier les situations et les perspectives (comme dans la peinture chinoise de paysages) ».

Jacques Dars explique la genèse : il y a eu plusieurs phases. D’abord, des faits réels survenus à la fin de la dynastie des Song du Nord, au XIIème siècle. Ce sont les exploits d’une bande d’insurgés dans la province du Shandong. Song Jiang prit dix commanderies et tint en échec les troupes officielles. Il s’empara de Bianliang et de la province du Hebei. Puis il dût poursuivre ses actions en direction du bord de la mer. Ce n’est là, finalement, qu’une des innombrables péripéties et révoltes survenues dans la Chine ancienne.

« Puis [il y a] une période d’environ deux siècles, durant lesquels se constitue autour de certains personnages un mythe qui sera élaboré, véhiculé et popularisé par les conteurs et le répertoire de l’opéra. » « C’est sous la dynastie des Song du Sud (XIIème – XIIIème siècle) que le mythe fait son entrée dans la littérature orale. En effet, ces histoires de cape et d’épée, où des preux pillent les riches pour donner aux pauvres […] deviennent rapidement un des thèmes de prédilection de l’auditoire des conteurs publics, ces conteurs qui jouèrent un rôle capital dans les quartiers de distractions […] et les maisons de thé des énormes agglomérations urbaines de l’époque. »

« De la fin des Song du Sud est parvenue […] une Apologie de Song Jiang et de ses trente-cinq compagnons : c’est l’indice d’une réelle amplification légendaire ». « Puis, du début de la dynastie mongole des Yuan (fin du XIIIème siècle – début du XIVème siècle), nous possédons les Faits négligés de l’ère Xuan-he […]. En d’autres termes, les bases du roman sont constituées. »

« Ainsi, durant quelques deux cents ans, les matériaux narratifs originels ont été véhiculés, magnifiés, enrichis » par des conteurs imaginatifs et de talent. « C’est aussi à l’époque de la dynastie mongole que naît, se développe et fleurit en Chine le théâtre-opéra. […]. Maintenant, l’ébauche du cycle complet d’Au bord de l’eau existe ; seul le roman demeure encore dans les limbes. »

Il va naître vers le XIVème siècle, conservant les structures en chapitres propres aux conteurs et aux représentations du théâtre-opéra.

A lire : « le roman, ses versions, ses auteurs » ainsi que ce qui a trait à l’édition de Jin Sheng-tan dans l’Introduction de Jacques Dars.

Apparaissent ainsi des « cycles narratifs, qui seront mis en forme par un ou deux romanciers de génie ; enfin, un ultime polissage littéraire par les soins d’un autre écrivain hors-pair, Jin Sheng-tan. » C’est une version ramassée.

Au bord de l’eau en... lianhuanhua

Le vrai lianhuanhua est le livre du petit peuple. Il apparaît en Chine en 1910-1920. (Aurélie Champagne, Rue 89, 26 novembre 2012). Facile à porter sur soi, c’est le format de poche par excellence.

Aurélie Champagne indique : « En 1949, en Chine, une conférence consultative populaire recommande de ‘prêter attention à la publication de livres et de journaux qui sont à la portée de tous et bénéfiques au peuple’. » (Rue89, 26 novembre 2012) La Bande dessinée est devenue un puissant outil d’éducation et de culturel à destination des classes populaires.

Jacques Pimpaneau (9 novembre, Librairie Le Phénix), auteur de nombreux ouvrages érudits et de vulgarisation, explique : « De 1958 à 1960, il y avait encore dans les rues de Pékin des vieux messieurs qui poussaient une sorte de brouette et il y a de petits bancs accrochés et puis plein de ces petits fascicules de bandes dessinées. Ils s’arrêtent à un carrefour et les enfants venaient tout autour, prenaient des petits bancs et prenaient des petits fascicules. Quand ils avaient fini de lire, le type reprenait son matériel et il allait à un carrefour un peu plus loin. C’était une bibliothèque ambulante pour les enfants. Et évidemment parmi ces histoires, il y avait Au bord de l’eau. Ici, il faut penser que vous avez une version d’une littérature vraiment populaire. Beaucoup plus que dans le roman qui a été écrit ensuite par les lettrés. Pour cette raison, je crois que cela vaut la peine de regarder [la version en bandes dessinées éditée par les éditions Fei]. Par la suite d’ailleurs, sous la forme de romans écrits par des lettrés il y a eu plusieurs versions ; la plus célèbre qui a été le plus lu communément, celle en 70 chapitres ; d’ailleurs c’est cette version qui a été reprise par Jacques Dars. Mais il a ajouté sur la fin quelques épisodes pour que l’on comprenne ce qui se passait, tirés d’une version plus longue, puisqu’il y a une version en 120 chapitres. Mais après c’est surtout des bagarres [très nombreuses] qui deviennent vite ennuyeuses. »

Xu Ge Fei considère que la bande dessinée est « l’art premier », l’art populaire par excellence

La version éditée par XU Ge Fei est le fruit du travail de 16 adaptateurs et 36 dessinateurs, et deux traducteurs Nicolas HENRY et SI Mo.

Les plus grands illustrateurs du XXème siècle ont contribué à cette œuvre. Wang Hongli est né en 1927, Zhao Hongben est né en 1915, Luo Zhongli est né en 1948, Dai Dunbang est né en 1937, Huang Quanchang est né aussi en 1937.

Le site internet « Bodoi » conseille de lire le texte, de regarder l’illustration puis les phylactères – les bulles – ensuite, quand il y en a.

A lire aussi dans le coffret, le « livret connexe », avec la « lettre de l’éditrice », Xu Ge Fei et l’article érudit du journaliste Laurent Mélikian « Au bord de l’eau et le Lianhuanhua deux passions chinoises ».

Toute l’équipe animée par Xu Ge Fei peut être fière d’avoir donné naissance à un beau bébé.

Au bord de l’eau en 30 fascicules (Editions Fei) traduits du chinois vers le français…

Tome 1 Shi Jin, le dragon aux neuf tatouages. Adaptation : Wei Pu et Xu Gan, dessin : de Chao Xidi.

Tome 2 Lu Zhi Shen la sagesse profonde. Adaptation : Gao Meiyi, dessin : Ma Cheng.

Tome 3 La forêt des sangliers. Adaptation : Shi Hong, dessin : Zhao Hongben et Zhao Rennian.

Tome 4 La nuit enneigée de Lin Chong. Adaptation : Shi Hong, dessin : Gao Shi.

Tome 5 Yang Zhi vend son sabre. Adaptation : Xu Gan, dessin : Wang Hongli.

Tome 6 Stratagème pour un convoi d’anniversaire. Adaptation : Xu Gan, dessin : Luo Zhongli.

Tome 7 Le village de la Stèle de pierre. Adaptation : Xu Gan, dessin : Zhao Rennian.

Tome 8 Le meurtre de Po Xi. Adaptation : Qu Tan, dessin : Gao Shi.

Tome 9 La taverne du Lion. Adaptation : Zi Cong, dessin : Dai Dunbang et Dai Hongqian.

Tome 10 Le faubourg de la forêt joyeuse. Adaptation : Zi Cong, dessin : Han Yazhou et Liu Yongkai.

Tome 11 Le fort du Vent-Limpide. Adaptation : Qu Tan, dessin : Shi Dawei et Han Shuo.

Tome 12 Emeute à la sous-préfecture de Jiang. Adaptation : Qu Tan, dessin : Shi Dawei et Han Shuo.

Tome 13 La descente de Li Kui. Adaptation : Xin Ping, dessin : Liu Yongkai et Liu Ju.

Tome 14 Trois assauts sur le manoir Zhu. Adaptation : Fu Yang, dessin : Meng Quingjiang.

Tome 15 La cité de Gao Tang. Adaptation : Lu Guangzhao, dessin : Xu Youwu.

Tome 16 La débâcle de la cavalerie lourde. Adaptation : Guo Fengming, dessin : Luo Pan et He Jin.

Tome 17 L’union des trois monts. Adaptation : Zuo Xianhong, dessin : Wu Jingxi.

Tome 18 Evasion du Mont Fleuri. Adaptation : Xu Gan, dessin : Liu Hanzong.

Tome 19 La citadelle de Da Ming. Adaptation : Li Shuping, dessin : Zhu Guangyu.

Tome 20 Aux portes de Zeng Tou. Adaptation : Zhang Youluan, dessin : Luo Xixian.

Tome 21 Le rang des héros. Adaptation : Xu Guangyu, dessin : Dai Honghai.

Tome 22 Tornade Noire sur Dong Jing. Adaptation : Xu Gan, dessin : Wang Yiqiu.

Tome 23 Le tournoi de Yan Qing. Adaptation : Wan Meizi, dessin : Zhang Renkang et Wang Chonggui.

Tome 24 La Tornade Noire déchire le décret impérial. Adaptation : Xu Gan, dessin : Li Shuyun.

Tome 25 Les deux échecs de Tong Guan. Adaptation : Lu Guangzhao, dessin : Xu Zhengping et Xu Hongda.

Tome 26 Triple victoire sur Gao Qiu. Adaptation : Zi Cong, dessin : Huang Quanchang et Huang Quanfeng.

Tome 27 Une amnistie trompeuse. Adaptation : Lu Guangzhao, dessin : Jin Ping et Wang Xi.

Tome 28 Amère victoire sur le Liao. Adaptation : Qu Tan, dessin : Luo Xixian et Luo Zhongxian.

Tome 29 Funeste campagne contre Fang La. Adaptation : Zi Cong, dessin : Li Naiwei.

Tome 30 Le marais aux renouées. Adaptation : Bai Yu, dessin : Zhou Shen.

Bandes dessinées en Chine : S.O.S. !

Ge Fei alerte : « Depuis les années 1980, la BD chinoise n’est jamais officiellement sortie de la Chine. Les générations qui ont grandi avec çà ont aujourd’hui entre 50 et 70 ans. Mais les jeunes Chinois d’aujourd’hui ont plutôt grandi avec les mangas japonaises. » (dans Rue89, article cité.)

Les dessinateurs célèbres se sont lancés professionnellement dans d’autres domaines, plus profitables financièrement et plus reconnus socialement, après 1985, explique Laurent Mélikian (présentation-conférence, 9 novembre 2012).

Xu Ge Fei explique qu’en conséquence, on a en Chine « un phénomène de coupure. A cause de cela, la BD est en train de disparaître et devient presque un objet de collectionneur. » (on lira l’article de Aurélie Champage, « Brigands, castagne et banquets : la saga chinoise qui renouvelle la BD, dans Rue89, 26 novembre 2012.)

 

Merci à Xu Ge Fei et son équipe pour cet apport culturel majeur, sino-français.

 

Commenter cet article

HENRY Nicolas 06/01/2013 02:41

Merci pour l'article, juste pour prévenir que mon épouse ne s'appelle pas MI So, mais bien SI Mo. :)

N.HENRY