Commémoration du 23 août 1939 ou une vision déformée de l'Histoire et la non prise en compte du pacte germano-soviétique sur la question chinoise

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

 

Le 23 septembre 2008, une « déclaration du Parlement européen » a été adoptée (409 signataires), relative à la proclamation du 23 août comme « journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme ». Dans les « considérant », on peut lire notamment que « le pacte Molotov-Ribbentrop, conclu le 23 août 1939 entre l’Union soviétique et l’Allemagne, partageait l’Europe en deux sphères d’influence au moyen de protocoles secrets. » L’assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation de coopération et de sécurité en Europe), qui comprend plus de 50 pays d’Europe et ex-soviétiques, a adopté le 3 juillet 2009 à Vilnius (Lituanie) une résolution (« La réunification de l’Europe divisée ») condamnant le nazisme et le stalinisme sur un pied d’égalité et proposant de faire du 23 août, date anniversaire du pacte germano-soviétique, une journée de mémoire aux victimes du nazisme et du stalinisme en Europe.***** Parmi les parlementaires, certains se sont présentés comme historiens, ils ne devraient donc pas ignorer que le pacte a été signé le 24 août 1939 vers une heure du matin. Plus fondamentalement, ce choix pose problème si l’on veut honorer la mémoire des victimes européennes de la Seconde Guerre mondiale. Et même plus largement si l'on veut rendre hommage à toutes les victimes de cette guerre effroyable.*****

 

Lionel Richard, Professeur honoraire des universités, a écrit récemment l’article « Pacte germano-soviétique et révisionnisme historique », dans L’Atlas du Monde diplomatique, Hors série, Histoire critique du XXème siècle, octobre 2010. Il écrit : « L’origine de la Seconde Guerre [mondiale] est-elle imputable à ce pacte germano-soviétique ? Le prétendre revient à falsifier la nature du national-socialisme et à minimiser la culpabilité de l’Allemagne nazie en la détournant partiellement sur l’URSS. L’invasion de la Pologne avait été planifiée par le haut-commandement de la Wehrmacht, ainsi qu’en attestent les archives, dès la fin janvier 1939. Sept mois avant le pacte germano-soviétique du 23 août 1939. » Méfions-nous donc des thèses révisionnistes.*****

 

Pour nous, Amitiés Populaires France-Chine, cette opération de commémoration vise surtout à dédouaner la responsabilité déterminante et historique du capitalisme industriel et financier allemand, celle des autres capitalistes industriels et financiers dans les politiques de capitulation face aux fascistes hitlériens et les plans anti-communistes et de partage des territoires de l’Union soviétique, ainsi que les plans d'asservissement de la Chine.*****

 

La vision de ces parlementaires est trop centrée sur le continent européen, la pacte ayant eu des répercussions très concrètes sur la Chine et sur le Japon impérialiste, comme le montrent diverses sources récentes, voire très récentes, que nous mentionnons. Face à ces errements de parlementaires européens, nous invitons les citoyens du monde à étudier le contexte dans lequel fut signé ce texte et d’en examiner les conséquences hors d’Europe, pour la Chine et le Japon en particulier. Plutôt que de retenir des propos simplistes, abordons les éléments dans la complexité et envisageons les interactions entre les politiques des Etats en présence.*****

 

La responsabilité du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale incombent principalement aux capitalistes financiers et industriels allemands, italiens et japonais, ainsi qu’aux gouvernements de ces trois pays. La date du 27 septembre 1940, à laquelle fut signé le Pacte tripartite (Allemagne-Italie-Japon), est bien plus significative. Nous proposons donc le 27 septembre comme date commémorative, à la mémoire de toutes les victimes de la Seconde Guerre mondiale, à la place du 23 août !*****

 

 

 Revenons sur le contexte de l’époque : Comment Hitler voulait utiliser les visées du Japon sur la Chine et l’Union soviétique ? L’historien britannique Ian Kershaw, dans son ouvrage Hitler (Flammarion, septembre 2008), écrit : « [En 1936] après avoir reçu l’ambassadeur du Japon à Berlin, début juin, Hitler revint sur cette idée : le conflit ne cessait de s’aggraver en Extrême-Orient, mais il estimait que le Japon allait ‘battre à plates coutures’ la Russie. A ce moment-là, ‘ce colosse commencera à vaciller. Notre heure de gloire sera alors arrivée. Il nous faudra nous approvisionner en terres pour cent ans’, confia-t-il à Goebbels. » (page 431). En 1937, « aux yeux de Hitler, l’ennemie jurée, l’Union soviétique, était doublement affaiblie : par ses troubles internes et par les triomphes des Japonais dans leur guerre contre la Chine. » Il voulait éliminer Staline et le bolchévisme russe. « Il imaginait que l’occasion pourrait se présenter à la suite d’une victoire japonaise sur la Chine. La Chine écrasée, conjecturait-il, Tokyo se tournerait vers Moscou. ‘Cela sera alors notre grande heure’, prédit-il. » (page 458).*****

 

L’historien britannique Richard J. Evans écrit, dans son ouvrage Le Troisième Reich 1933-1939 (Flammarion, février 2009), que l’Allemagne avait, début 1939, des visées militaires précises sur la Pologne, tout en espérant se préparer encore pendant cinq ans à une guerre à l’Ouest. D’où des grandes manœuvres au plan diplomatique. Evans écrit : « Le 22 mai [1939], l’alliance entre l’Allemagne et l’Italie fut transformée en ‘Pacte d’Acier’. Parallèlement, l’Allemagne scella des pactes de non-agression avec la Lettonie, l’Estonie et le Danemark. Un traité signé en mars 1939 donna accès aux ressources pétrolières roumaines à l’Allemagne en cas de guerre. Des liens commerciaux du même type furent également noués avec la Suède et la Norvège, qui possédaient d’importantes réserves de minerai de fer. […]. Mais l’ouverture la plus étonnante fut celle que l’Allemagne accomplit en direction de Moscou. Dès le mois de mai [1939], Hitler avait compris que l’obtention de la neutralité bienveillante de l’Union soviétique, dont la longue frontière commune avec la Pologne jouait un rôle stratégique capital, était indispensable au succès de l’invasion. De plus, il existait un risque que la France et l’Angleterre, dans le cadre de leurs efforts pour contenir l’invasion allemande, obtiennent le soutien de l’Union soviétique. Dès juin 1939, Hitler avait cessé de parsemer ses discours des diatribes coutumières sur les dangers du bolchévisme mondial. » Dans un discours de Staline le 10 mars 1939 « dans lequel ce dernier déclara qu’il n’était pas disposé à venir au secours des puissances capitalistes occidentales si ces dernières entraient en guerre avec l’Allemagne, car leurs politiques d’apaisement vis-à-vis de Hitler n’avaient fait que conforter son objectif à long terme, qui était d’attaquer l’Union soviétique. » « En 1939, Staline se trouvait dans une position difficile. […]. Depuis juin 1939, Staline avait compris que Hitler avait l’intention d’envahir la Pologne fin août ou début septembre. Il fallait tout mettre en œuvre pour que ses troupes n’avancent pas plus loin. Il avait besoin de temps pour rassembler et reconstruire l’Armée rouge, restructurer la production d’armes et d’équipements militaires du pays et se préparer à l’offensive allemande, dont il était certain qu’elle succéderait tôt ou tard à la conquête de la Pologne. Jusqu’à un certain point, il garda la porte ouverte à une alliance avec les puissances occidentales, mais ces dernières le jugeaient peu fiable et hésitaient […]. En août 1939, avec l’aval de Hitler, Ribbentrop et Weizsäcker avaient élaboré des plans en vue d’un partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’Union soviétique. Staline hésitait encore. Mais le 21 août, il finit par céder aux sollicitations de plus en plus pressantes de Hitler. Passant outre aux tentatives sans convictions des Britanniques pour négocier un accord, le dictateur soviétique invita Ribbentrop à Moscou. Ce dernier arriva le 23 août. Le lendemain matin, le pacte de non-agression était signé. » L’accord fournissait à Staline « un répit » (pages 780, 781, 782).*****

 

Examinons le contexte au plan de la Chine. Un ouvrage grand public, publié en 2009, indique : « Bien qu’ils soient parvenus à établir à Nankin en mars 1938 un gouvernement chinois de collaboration, celui-ci ne put fonctionner que sous la protection militaire japonaise. De plus, la Chine reçut un fort soutien international. Alors qu’elles avaient humilié ce pays pendant un siècle, des nations comme le Royaume-Uni, la France, les Etats-Unis et la Russie se lancèrent dans une politique prochinoise. L’URSS remit à plus tard ses plans pour se rendre directement maître du Turkestan chinois (région du Xinjiang) et le Royaume-Uni fit de même avec le Tibet. Les Etats-Unis fournirent des armes modernes et permirent l’envoi de volontaires intégrés dans les forces armées chinoises, créant ainsi son aviation militaire. En août 1937, l’URSS signa un pacte avec Tchiang Kai-chek avant de faire parvenir à son tour de grandes quantités de matériel militaire à la Chine. Le Royaume-Uni et la France ne firent rien de tel ». « Les avancées japonaises se poursuivirent en 1938 quoique à un rythme plus lent, avec l’occupation du port de Canton, en Chine méridionale. Il devenait clair que pour réaliser d’autres avancées significatives, il fallait obtenir des grandes puissances qui aidaient la Chine l’abandon de leur soutien. Le Japon tenta de tarir l’aide apportée par l’URSS à la Chine, et n’hésita pas à recourir à la force armée. Entre juillet et août 1938, les troupes nippones et soviétiques s’embourbèrent dans les combats de la zone frontalière entre la province maritime russe (capitale Vladivostok) et les possessions japonaises de Corée et de Mandchourie, sans que les Japonais n’en sortent victorieux pour autant. Les incidents à la frontière entre la Mandchourie et la République de Mongolie, un Etat satellite de l’URSS, furent beaucoup plus graves. Cet épisode, connu sous le nom d’ ‘incident de Nomonhan’ ou ‘bataille de Halhin Gol’, dura de mai à août 1939 et se solda par une implacable défaite japonaise en faveur de l’armée soviétique, que Tokyo avait à tort imaginée extrêmement faible après les terribles purges auxquelles l’avait soumise Staline. La puissance militaire et navale nippone était insuffisante pour défier les puissances qui protégeaient désormais la Chine. L’alliance avec le IIIème Reich devenait dès lors une nécessité stratégique. » (Source : 1919-1939. La montée des périls, La Seconde Guerre mondiale 1939-1945, 01, 2009, Le Figaro, pages 94-95.*****

 

Contexte soviéto-japonais maintenant. La source suivante montre bien que l’Union soviétique était une cible de choix pour le Japon anti-communiste et impérialiste. Et que le pacte signé en août 1939 par l’Allemagne nazie a mis en difficulté les Japonais. Pierre-François Souyri, Professeur à l’Université de Genève où il enseigne l’histoire du Japon, dans son ouvrage Nouvelle histoire du Japon (Perrin, septembre 2010) écrit : « Tôkyô se montre de plus en plus agressif vis-à-vis de l’Union soviétique dans les zones frontalières. Il s’agit de tester les capacités de réaction de l’Armée rouge. Les Japonais sont vite édifiés. En juillet 1938, leurs troupes se heurtent aux forces soviétiques entre Sibérie, Mandchourie et Corée et connaissent un premier revers sévère. En mai 1939, l’armée du Kwantoung [animée d’un fort sentiment anti-communiste]  attaque les Soviétiques dans la région de Nomonhan à la frontière de la Mandchourie et Mongolie extérieure (sous influence soviétique). Les combats durent quatre mois, sont extrêmement violents, avec batailles de chars, bombardements aériens, offensives et contre-offensives. Les troupes japonaises ont du mal à tenir tête à la puissance de feu de l’Armée rouge et perdent au moins une dizaine de milliers d’hommes. Les généraux comprennent vite que, dans une bataille rangée classique, ils sont surclassés par les Soviétiques.

Or c’est en pleine contre-offensive de l’Armée rouge, alors que les forces japonaises sont bousculées, que Tôkyô apprend – sans en avoir été averti par Berlin – que vient d’être signé le pacte de non-agression germano-soviétique (23 août 1939). Ce pacte est un coup terrible pour la plupart des forces opposées à la montée du fascisme en Europe, mais ce que l’on sait moins, c’est que c’est aussi un coup très dur pour les militaires japonais. Vaincus sur le terrain dans la steppe mongole par les Soviétiques et lâchés dans leur antisoviétisme par l’Allemagne nazie, Tôkyô tire de cette affaire une conclusion qui pèsera sur l’avenir : par peur d’une défaire terrestre menant à la perte de la Mandchourie, voire de la Corée, le Japon n’osera jamais affronter l’URSS. L’option nord [consistant à attaquer l’Union soviétique] est de fait abandonnée à l’automne 1939. » (pages 528-529). Le Japon ira même jusqu’à signer un accord de non-agression avec l’URSS le 13 avril 1941.*****

 

Contexte prenant en considération la Grande-Bretagne vis-à-vis du Japon et de la Chine. Et confirmation que le pacte du 24 août 1939 Allemagne-URSS est un choc pour les militaristes japonais. Jean Esmein, écrit (dans sa contribution à l’ouvrage L’Histoire du Japon. Des origines à nos jours, sous la direction de Francine Hérail, Hermann Editeurs, août 2010), qu’en 1939, les Allemands relancèrent les Japonais afin qu’ils signent le Pacte tripartite (Allemagne-Italie-Japon), le Premier ministre japonais Hiranuma était impatient de signer le Pacte à Trois qui confirmerait la réalité d’une alliance à la place de l’accord conclu avec l’Allemagne pour lutter contre le communisme. Cependant en conseil interministériel restreint, l’amiral Yonai y mit obstacle. Le 20 mai [1939], le gouvernement prévint qu’une solution était en vue, mais au même moment aboutissaient des négociations anglo-japonaises ayant pour objet la protection des intérêts matériels des Anglais en Chine. La Grande-Bretagne s’engagea à éviter toute action dommageable au Japon et à ne pas aider Jiang Jieshi [Chiang Kai-shek]. […]. Sur ces entrefaites, des hostilités éclatèrent entre l’armée du Kwantung et des éléments armés de la Mongolie extérieure, soutenue militairement par l’Union soviétique. Elles prirent la dimension d’une guerre locale, qui se déroula sur le cours moyen de la rivière Khalha (Chalchyn Gol) dans le secteur de Nomonhan (Nomongan Burd Obdo) avec des batailles de chars et des raids aériens des deux côtés. A la fin du mois d’août [1939], le général Zhukov infligea de sérieux revers à l’armée japonaise. […] L’Allemagne surprit le monde par la signature d’un pacte de non-agression avec l’URSS et le gouvernement japonais en fut mortifié, récapitulant pendant combien de temps le cabinet Hiranuma avait usé ses forces à essayer de faire passer une alliance contre l’URSS avec les pays de l’Axe. » L’empereur japonais jugea l’attitude allemande insolente, « le pacte germano-soviétique se moquait des promesses que l’armée [japonaise] avait reçues des Allemands (Journal d’Ogura Kuraji à la date du 22 août 1939). » « Trop de Japonais déjà, ne tenaient plus en place à l’approche de la guerre ; ils ne pouvaient plus supporter l’attentisme. Quoi qu’il en soit, il fallut entériner la nouvelle politique de l’Allemagne. Malgré la volonté de l’armée du Kwantung de poursuivre les opérations mal engagées en Mongolie, le haut commandement de Tokyo demanda l’armistice en septembre [1939] à Moscou. » « Des efforts pour réduire progressivement l’échelle des combats en Chine et pour rendre sa disponibilité à l’armée impériale [japonaise] sans appeler plus d’hommes sous les drapeaux ont été entrepris à l’automne de 1939. » Dans le cadre des négociations du général japonais Hata avec Jiang Jieshi [Chiang Kai-shek], « Hata prépara le budget de l’armée de 1940 avec seulement 600 000 hommes en Chine, au lieu de 900 000. » Mais il se heurta à l’establishment militaire. (pages 1197,1198,1199,1201). Le ministre des Affaires étrangères japonais Matsuoka Yosuke contresigna le Pacte à Trois le 27 septembre 1940. Avec ratification par édit impérial.  (page 1203).

« Matsuoka Yosuke avait beau dire qu’il serait facile de fermer les yeux sur le pacte de non-agression avec l’URSS, en face de lui Staline avait compris que, grâce à cet instrument fraîchement signé, la vieille garde des hommes du conseil à l’empereur [japonais] résisterait un certain temps aux mirages d’une guerre à l’allemande – d’autant que le souvenir de la défaite de l’armée du Kwantung, en Mongolie, dans la petite guerre de l’été 1939 contre les Soviétiques, était encore très frais. » (page 1184).*****

 

Un contemporain, très engagé du côté chinois, fournit une analyse à chaud. Avec le recul, on ne peut que reconnaître une grande clairvoyance.

Entretien de Mao Ts-toung avec un correspondant du Sinhouajepao sur la nouvelle situation internationale (1er septembre 1939)

Le correspondant : Quelle est la portée du pacte de non-agression conclu entre l’Union soviétique et l’Allemagne ?

Mao Tsé-toung : Le pacte soviéto-allemand de non-agression résulte de l’accroissement des forces du socialisme en Union soviétique et de la politique de paix pratiquée indéfectiblement par le gouvernement soviétique. Ce pacte a fait échec aux intrigues de la bourgeoisie réactionnaire internationale, représentée par Chamberlain et Daladier et qui voulait provoquer une guerre entre l’Union soviétique et l’Allemagne ; il a rompu l’encerclement de l’URSS par le bloc anti-communiste germano-italo-japonais, renforcé la paix entre l’Union soviétique et l’Allemagne et garanti le développement de l’édification socialiste en Union soviétique. En Orient, le pacte a porté un coup au Japon et aidé la Chine ; il a, en Chine même, renforcé les positions des partisans de la Résistance et frappé la capitulards. Tout cela jette les bases d’une aide aux peuples du monde en lutte pour leur liberté et leur émancipation. Voilà toute la portée politique du pacte soviéto-allemand de non-agression.

Question : Certains ont de la peine à comprendre que le pacte soviéto-allemand de non-agression résulte de la rupture des pourparlers entre la Grande-Bretagne, la France et l’URSS ; ils estiment au contraire que c’est la conclusion de ce pacte qui a provoqué leur rupture. Voudriez-vous exposer les raisons de l’échec des pourparlers anglo-franco-soviétiques ?

Mao Tsé-toung : Les pourparlers ont échoué uniquement à cause de la mauvaise foi des gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France. Depuis quelques années, la bourgeoisie réactionnaire mondiale et avant tout celle de la Grande-Bretagne et de la France, pratique, face à l’agression fasciste allemande, italienne et japonaise, la politique réactionnaire dite de ‘non-intervention’. Son but est d’encourager tacitement la guerre d’agression et d’en tirer profit. C’est ainsi que la Grande-Bretagne et la France ont opposé un refus catégorique aux propositions réitérées de l’Union soviétique d’organiser un véritable front de lutte contre l’agression ; restant sur la touche, elles ont choisi la ‘non-intervention’ et ont ainsi encouragé tacitement l’agression allemande, italienne et japonaise. Leur but était d’intervenir après avoir laissé les deux parties belligérantes s’épuiser mutuellement. En poursuivant cette politique réactionnaire, elles ont sacrifié la moitié de la Chine au Japon, et toute l’Abyssinie, toute l’Espagne, toute l’Autriche, toute la Tchécoslovaquie à l’Allemagne et à l’Italie. Cette fois-ci, elles avaient l’intention de sacrifier l’Union soviétique. Leur manœuvre est apparue en pleine lumière au cours des récents pourparlers anglo-franco-soviétiques où, durant plus de quatre mois, soit du 15 avril au 23 août [1939], l’Union soviétique a fait preuve de la plus grande patience. Tout au long des pourparlers, la Grande-Bretagne et la France n’ont jamais voulu accepter le principe de l’égalité et de la réciprocité ; elles exigeaient que l’Union soviétique garantît leur sécurité, mais ne voulaient pas, de leur côté, garantir celle de l’Union soviétique ; elles refusaient de garantir celle des petits Etats baltes, ménageant ainsi une brèche pour le passage des forces allemandes ; de plus, elles ne permettaient pas à l’armée soviétique de traverser la Pologne pour se porter au-devant des agresseurs. Ainsi s’explique l’échec des pourparlers. Entre-temps, l’Allemagne se déclara disposée à cesser ses activités anti-soviétiques et à renoncer au ‘pacte anti-komintern’ [note : en novembre 1936 le Japon et l’Allemagne conclurent le pacte antikomintern auquel l’Italie s’associa en novembre 1937] et elle reconnut l’inviolabilité des frontières de l’Union soviétique ; c’est alors que fut conclu le pacte de non-agression soviéto-allemand. Le politique de ‘non-intervention’ de la réaction internationale et, avant tout, de la réaction britannique et française, c’est d’ ‘observer le combat des tigres du haut de la montagne’, politique impérialiste par excellence, qui consiste à s’assurer des avantages aux dépens d’autrui. Inaugurée par l’arrivée au pouvoir de Chamberlain, elle a atteint son point culminant avec la conclusion de l’Accord de Munich en septembre de l’an dernier [septembre 1938] et a fait définitivement faillite au cours des récents pourparlers anglo-franco-soviétiques. Désormais, la situation évoluera irrémédiablement dans le sens d’un conflit direct entre les deux blocs impérialistes : le bloc anglo-français et le bloc germano-italien. Comme je le disais, en octobre 1938, à la sixième session plénière du Comité central issu du VIème Congrès de notre Parti, ‘la politique de Chamberlain reviendra nécessairement à soulever une pierre pour se la laisser retomber sur les pieds’. Chamberlain a commencé par vouloir nuire à d’autres et il a fini par se nuire à lui-même. Telle est la loi du développement de toute politique réactionnaire.

Question : Comment, à votre avis, évoluera la situation actuelle ?

Réponse : La situation internationale a déjà pris une tournure nouvelle. Le caractère unilatéral que revêt depuis un certain temps déjà la seconde guerre impérialiste, c’est-à-dire la situation dans laquelle, par suite de la politique de ‘non-intervention’, un groupe d’Etats impérialistes attaque pendant que l’autre le regarde faire, disparaîtra inévitablement, et la guerre sera généralisée en ce qui concerne l’Europe. La seconde guerre impérialiste est déjà entrée dans une phase nouvelle.

En Europe, une grande guerre impérialiste pour la domination des peuples coloniaux est imminente entre les blocs impérialistes germano-italien et anglo-français. Dans cette guerre, chacune des deux parties belligérantes proclamera sans vergogne que sa cause est juste, et celle de l’adversaire, injuste, afin de duper le peuple et de gagner l’appui de l’opinion publique. Ce sera pure tromperie, car les deux parties poursuivent des buts impérialistes ; l’une comme l’autre luttent pour la domination sur les colonies et les semi-colonies et pour les sphères d’influence ; toutes deux mènent une guerre annexionniste. Actuellement, elles se disputent la Pologne, les Balkans et le littoral méditerranéen. Une telle guerre n’est en aucune façon une guerre juste. Seules sont justes les guerres non annexionnistes, émancipatrices. Les communistes ne soutiendront jamais une guerre de conquête. Ils se dresseront hardiment pour soutenir toute guerre juste, non-annexionniste, émancipatrice, et ils y seront en première ligne. Quant aux partis social-démocrates de la Deuxième Internationale, une différenciation s’opère en leur sein, à la suite des menaces et des promesses faites par Chamberlain et Daladier. Une partie – la couche supérieure réactionnaire – retombe dans la même ornière qu’à l’époque de la Première guerre mondiale et se prépare à soutenir la nouvelle guerre impérialiste. Mais une autre partie formera avec les communistes un front populaire contre la guerre et le fascisme. Prenant l’exemple sur l’Allemagne et l’Italie, Chamberlain et Daladier se font de plus en plus réactionnaires et utilisent tous deux la mobilisation pour fasciser leur Etat et mettre l’économie de leur pays sur le pied de guerre. Bref, les deux grands blocs impérialistes se préparent fiévreusement à la guerre, et la menace d’un grand carnage pèse sur des millions d’hommes. Cela ne manquera pas de susciter des mouvements de résistance parmi les masses. Si le peuple ne veut pas servir de chair à canon aux impérialistes, il lui faudra se dresser, en Allemagne comme en Italie, en Grande-Bretagne comme en France, en Europe comme dans les autres parties du monde, pour lutter par tous les moyens contre la guerre impérialiste.

Outre les deux grands blocs précités, le monde capitaliste en compte un troisième : celui qui a les Etats-Unis à sa tête et qui comprend toute une série d’Etats d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud. Soucieux de ses propres intérêts, ce bloc n’entrera pas en guerre pour le moment. Sous le prétexte de la neutralité, l’impérialisme américain renonce provisoirement à se joindre à l’une ou l’autre des parties belligérantes, afin de pouvoir entrer en scène plus tard et s’emparer de la direction du monde capitaliste. Que la bourgeoisie américaine n’envisage pas, pour l’instant, d’abandonner la démocratie et l’économie du temps de paix est un facteur favorable au mouvement mondial pour la paix. [Note : effectivement, Mao Zedong avait vu juste : les Etats-Unis d'Amérique n'entreront en guerre qu'en décembre 1941, après l'attaque japonaise du 7 décembre à Pearl Harbor dans les îles Hawaii].

La conclusion du pacte soviéto-allemand a été durement ressentie par l’impérialisme japonais, dont l’avenir s’annonce encore plus difficile. Deux groupes s’affrontent, au Japon, sur des questions de politique extérieure. Les militaristes envisagent une alliance avec l’Allemagne et l’Italie, afin d’instaurer une domination sans partage sur la Chine, d’envahir les pays du Sud-Est asiatique et d’éliminer de l’Orient la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la France ; mais une fraction de la bourgeoisie estime préférable de faire des concessions à la Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et à la France, afin de se concentrer sur le pillage de la Chine. Il existe actuellement au Japon une forte tendance au compromis avec la Grande-Bretagne. Les réactionnaires britanniques offriraient au Japon le partage de la Chine, accompagné d’une aide financière et économique, en échange de quoi celui-ci servirait de chien de garde pour les intérêts britanniques en Orient, s’emploierait à écraser le mouvement de libération nationale en Chine et à contenir l’Union soviétique. C’est pourquoi, le Japon ne se détournera en aucun cas de son objectif essentiel qui est l’asservissement de la Chine. Il semble peu probable que le Japon entreprenne encore en Chine des offensives militaires frontales de grand style ; mais il poussera plus vigoureusement son offensive politique pour ‘soumettre les Chinois par les Chinois’ et intensifiera son agression économique en Chine pour ‘alimenter la guerre par la guerre’, tout en poursuivant ses sauvages opérations de ‘nettoyage’ dans les régions qu’il a occupées ; de plus, il tentera, par le truchement de la Grande-Bretagne, de contraindre la Chine à la capitulation. Au moment qu’il jugera propice, le Japon proposera un Munich en Orient et, avec l’appât de telle ou telle concession relativement importante, il cherchera, en joignant les promesses aux menaces, à faire accepter à la Chine ses conditions de paix, pour atteindre ainsi son but, qui est de l’asservir. Tant que la révolution populaire n’aura pas éclaté au Japon, cet objectif impérialiste restera toujours le même, quels que soient les changements de cabinet auxquels procéderont les classes dominantes de ce pays.

[…]. Le pacte soviéto-allemand permet à l’Union soviétique d’apporter une aide plus grande au mouvement mondial pour la paix et de soutenir davantage la Chine dans sa résistance au Japon. Telle est mon appréciation de la situation internationale.

Question : Quelles perspectives cette situation ouvre-t-elle à la Chine ?

Réponse : Deux voies s’offrent à la Chine : La première consiste à persévérer dans la Résistance, l’union et le progrès ; c’est la voie de la renaissance. La seconde est celle du compromis, de la rupture et de la régression ; c’est la voie de l’asservissement.

Dans la nouvelle conjoncture internationale, comme les difficultés du Japon continuent à s’accroître et que notre pays se refuse catégoriquement à tout compromis, l’étape de la retraite stratégique prendra fin pour nous tandis que commencera celle de la stabilisation stratégique, qui est aussi l’étape de notre préparation à la contre-offensive. […] Les vastes opérations de ‘nettoyage’, lancées par l’ennemi dans les régions occupées (surtout en Chine du Nord) après la chute de Wouhan, non seulement se poursuivront, mais encore s’intensifieront. De plus, du fait que l’ennemi s’oriente principalement vers une offensive politique ayant pour but de ‘soumettre les Chinois par les Chinois’ et vers une agression économique visant à ‘alimenter la guerre par la guerre’, et que la politique orientale de la Grande-Bretagne tend vers un Munich d’Extrême-Orient, le danger de capitulation d’une grande partie de la Chine se trouve considérablement accru, de même que celui d’une division interne. Quant au rapport des forces, nous sommes encore loin d’égaler l’ennemi, et nous ne pourrons rassembler les forces nécessaires à une contre-offensive que si le pays entier mène une lutte ardue dans l’unité la plus complète. Poursuivre sans défaillance la Guerre de Résistance demeure donc pour nous une tâche d’une importance extrême, et il ne doit pas y avoir le moindre relâchement dans ce domaine. Il est hors de doute que la Chine ne doit en aucun cas laisser échapper l’occasion présente ni prendre une décision erronée, mais adopter une position politique ferme. […] » (Source : Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome II, Editions en langues étrangères, Pékin, 1967, pages 281 à 286).*****

 

Comme quoi l'Europe n'est pas le centre du monde. Evitons les analyses étriquées, voire révisionnistes sur le plan historique !

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