La Commune de Paris vue par les Chinois

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

Les Chinois et la Commune de Paris (« Bali Gongshe ») de 1871. En cette date anniversaire du commencement de l’insurrection ouvrière et populaire à Paris, le 18 mars 1871, premier acte d’un mouvement social qui allait rapidement devenir « la Commune de Paris » (élue le 28 mars 1871), nous avons voulu rechercher l’intérêt que présentait cet événement pour les Chinois à plusieurs époques de leur histoire. Le mouvement patriotique français de 1871, en riposte à l’occupation prussienne, n’a-t-il pas « annoncé » et inspiré le mouvement du 4 mai 1919 en Chine, mobilisant de nombreux étudiants, ouvriers et commerçants,… (le Traité de Versailles attribuant les possessions allemandes en Chine au Japon, malgré les protestations des Chinois) ? Cet événement parisien, qui a connu des équivalents dans quelques grandes villes françaises, ne posait-il pas la question de la place et du rôle de la classe ouvrière, au plan économique, social, politique et culturel ? Cet événement de mobilisation populaire, qui a été réprimé sauvagement par « les Versaillais », ne préfigurait-il pas l’écrasement partiel du mouvement ouvrier chinois en 1927 par les forces réactionnaires et les bandits des sociétés secrètes. Cette expérience française, qui a connu un retentissement international (cf. notamment les écrits de Marx et Lénine), ne posait-il pas la question du fonctionnement démocratique d’un mouvement social populaire (élections directes, mandatement, révocabilité,…) et la question de la souveraineté populaire ? Ne posait-il pas aussi la question du mode de prise du pouvoir et de la nature du pouvoir lui-même (quels programmes et mesures en faveur des milieux populaires,…) ? Si Paris apparaît aux yeux de nombreux Chinois comme un lieu romantique, la Commune de Paris ne représente-t-il pas une forme de romantisme révolutionnaire ? Sans avoir des réponses exhaustives à ces quelques questions, voici plusieurs éléments de réponse.*** Chen Shuping, auteur de l’article « La Commune de Paris et la Chine (Bali gongshe yu Zhongguo) 1. Reportages et commentaires sur la Commune de Paris à la fin des Qing » indique que les évènements de 1870 en France ont été portées très tôt à la connaissance des Chinois par le canal du Nouveau Journal des Missions en Chine. Ce journal, dirigé par le missionnaire J. Allen, rapporte pour la première fois, le 22 avril 1871, l’insurrection du peuple de Paris. Dans les articles qui paraîtront ultérieurement les Communards sont le plus souvent présentés comme des bandits. Dans le journal de voyage de Zhang Deyi, celui-ci rapporte qu’il a été témoin des évènements de 1871. Zhang Deyi appelle les Communards des Rouges (hongtou) ou fauteurs de troubles ou miliciens locaux. Il voit en eux tantôt de « pauvres bougres poussés à la dernière extrémité », qui refusent l’armistice signé avec la Prusse, tantôt des citoyens déterminés à prendre le pouvoir sous le prétexte de s’opposer à l’ennemi prussien. (cf. travaux de Chen Shuping.)*** Che Zuoshan a publié dans la revue chinoise Etudes françaises (2001, vol. 2, pages 89-98) : « La Commune de Paris vue par un Chinois. Zhang Deyi et la Commune de Paris ». Selon Chen Shuping, les appréciations relatives à l’événement révolutionnaire et de sa répression sont contrastées. Si un article a été publié en 1906 dans le « Journal du Peuple » (Minbao), n°5 ; un autre intitulé « Révolution d’un Siècle nouveau » est publié dans la revue Siècle Nouveau (Xin shiji) n°1 du 22 juin 1907. Globalement, avant 1911, on parle peu de la Commune de Paris. Après le 4 mai 1919, les communistes chinois se sont référés à l’expérience de la Commune de Paris pour faire progresser la révolution chinoise, l’exégèse s’est enrichie à la lumière du marxisme, et l’expérience de la Commune de Paris a même été proposée comme modèle d’action, analyse Chen Shuping.*** En 1937, le dirigeant communiste chinois Mao Zedong dans « De la contradiction » écrit : « Pourquoi […] en 1871 la Commune de Paris aboutit-elle à l’échec ? […] Cela ne s’explique que par les conditions concrètes » de cette époque. Dans l’édition en français de Cinq essais philosophiques, Mao Tsétoung, Editions en langues étrangères, Pékin, 1971, on peut lire en note : la Commune de Paris « fut le premier pouvoir instauré par le prolétariat dans le monde. Le 18 mars 1871, le prolétariat français s’insurgea à Paris et s’empara du pouvoir. Le 28 mars fut fondée, par voie d’élection, la Commune de Paris dirigée par le prolétariat. Elle constitue la première tentative faite par la révolution prolétarienne pour briser la machine d’Etat bourgeoise et une initiative de grande envergure pour substituer le pouvoir du prolétariat au pouvoir bourgeois renversé. Manquant de maturité, le prolétariat français ne s’attacha pas à s’unir aux masses paysannes, ses alliées, il se montra d’une indulgence excessive à l’égard de la contre-révolution, qui eut le temps de regrouper ses forces mises en déroute, put revenir à la charge et massacra en masse ceux qui avaient pris part à l’insurrection. La Commune de Paris tomba le 28 mai [1871]. » (page 125 et pages 148-149).*** La revue en chinois Pingdeng, à laquelle participa l’écrivain chinois Ba Jin en 1928 et 1929, consacra un article à l’anniversaire de la Commune de Paris (cf. « Ba Jin, la France et Château-Thierry », Angel Pino, dans Ba Jin, un écrivain du peuple au pays de Jean de La Fontaine, mai 2009, Ville de Château-Thierry – Musée Jean de La Fontaine, page 200). Se contenta-t-il de le relire et de le corriger ? En est-il l’auteur, et si oui cet article figure-t-il dans les œuvres complètes de Ba Jin publiées en Chine ?*** Dans sa note de recherche (« Une mémoire collective d’un demi-siècle. La collection des Whenshi ziliao »), Hi Chi-hsi indique que les Wenshi ziliao xuanji (choix de matériaux historiques), publiés par le Comité de recherche sur les matériaux historiques créé en juillet 1959, et qui comptaient déjà 26 volumes en avril 1962, contiennent des éléments sur « la Commune de Canton » de 1927. (Sur la Commune de Canton voir infra.)*** Divers textes ou travaux ont été publiés en chinois : l’« Histoire de France » par Shangwu Yinghuguan en 1903 ; les « Procès-verbaux des réunions de la Commune de Paris » par Shanghai Yinshuguan en 1963 ; le « Recueil des déclarations de la Commune » par Shanghai Remin Chubanshe en 1978 ; l’« Histoire du mouvement communiste international 1848-1924 » avec des éléments sur la Commune, éditée par l’Ecole normale de Tianjin en 1976 et les années suivantes par d’autres éditeurs officiels ; les « Documents pour l’histoire du mouvement communiste international – La Commune de Paris » ont été publiés par l’Université de Beijing, Département de politique internationale en 1974. Citons aussi le Wenhui Bao du 6 février 1967, du 18 mars 1971, du 18 mars 1976 ; le Drapeau Rouge (Hongqi) n°4 1966, n°2 1967 et n°4 1971 ; Etudes et critiques (Xuexi yu pipan) n°1 1973. Citons aussi un article de Chen-Chongwu dans Bulletin de l’Association pour l’étude de l’histoire de France (n°1, 1978).*** Les esprits curieux pourront aussi se reporter à Chen Chiaming pour son article documenté : « La révision d’un autre ‘modèle’ révolutionnaire : l’analyse de la Commune de Paris par les historiens chinois d’aujourd’hui. »*** Evoquant la création en 1958 des communes populaires dans les campagnes chinoises, l’écologiste René Dumont écrivait : « Les dirigeants chinois voulaient combiner l’industrie, le commerce, l’agriculture, le crédit, la milice, l’école, dans un même organisme. La ferme d’Etat n’y réussissait pas, mais peut-être un organisme polyvalent ? En hommage à la Commune de Paris, on lui donnait le nom de « commune populaire rurale ». (« Les communes populaires rurales chinoises, Politique étrangère, volume 29, numéro 24, pages 380-397, page 384).*** Il faut aussi mentionner des travaux d’historiens non chinois. Georges Haupt explique que la Commune de Paris a longtemps marqué, avec de nombreuses interprétations, l’histoire et l’imaginaire du mouvement ouvrier jusqu’en Chine au moment de la Commune de Canton en décembre 1927 (cf. « Aspects of International Socialism 1871-1914 », Cambridge University Press, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1986). L’historienne Marie-Claire Bergère écrit : « L’interprétation comme l’utilisation du ‘modèle’ communard ont beaucoup varié. A deux reprises, cependant, le thème de la Commune prend une ampleur particulière : en décembre 1927, lorsqu’est créée la Commune de Canton, et en janvier 1967 lorsqu’est établie celle de Shanghai. » Pour l’historienne, dans le cas de la Commune de Canton, la Commune de Paris n’aurait guère servi d’exemple, le mythe aurait été fabriqué après coup. (cf. « La Chine et la Commune de Paris : du mythe de référence au modèle d’action », dans l’ouvrage : 1871 : Jalons pour une histoire de la Commune de Paris, International Review of Social History, Amsterdam, vol 17, 1971, pages 512-535, page 512.) Marie-Claire Bergère montre que pendant la « révolution culturelle » de nombreuses références ont été faites à la Commune de Paris : les références n’évoquent plus l’insurrection armée mais « la révolution triomphante ». Alain Roux, historien, écrit dans « 1968 en Chine : l’année de tous les dangers » (29 février 2008), publié par Revista espaçao Acadêmico (n°84, maio de 2008) : « Le 5 février 1967, les organisations ‘rebelles’ que dirigeaient Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et Wang Hongwen proclamèrent la ‘Commune de Shanghai’ sur le modèle souvent évoqué dans la presse des années 1960-1966 de la Commune de Paris. En fait alors que l’éphémère précédent parisien reposait sur un système d’élection directe à mains levées par des assemblées populaires de délégués constamment révocables, le projet des ‘rebelles’ shanghaïens restait vague sur ces ‘élections générales’ qui y étaient inscrites. […] Mao repoussa aussitôt ce modèle qui lui paraissait inconsistant. » Pour faire obstacle aux projets de la Bande des Quatre, Mao Zedong a finalement retenu la forme du « comité révolutionnaire ». Cet appel au modèle de la Commune de Paris n’était qu’un subterfuge de la Bande des Quatre pour constituer un gouvernement municipal, non représentatif de la population et à sa botte. Roderick Macfarquen et Michaël Schoenhals, dans leur ouvrage La dernière révolution de Mao : Histoire de la révolution culturelle 1966-1976 (Gallimard, août 2009), expliquent qu’en 1967, se posait la question du nom à donner à la « nouvelle forme de pouvoir » en gestation lors de la Révolution culturelle. « Le 19 janvier [ou plus sûrement le 23] diverses organisations universitaires de la Garde rouge proposèrent le nom de Commune de Shanghai et que sa création soit officiellement célébrée le 27 janvier en souvenir de la création de la Commune de Paris le 27 mars 1871. » (page 218). Le maréchal Ye Jian-ying accusa le Groupe central de la Révolution culturelle de « bousiller le Parti, bousiller le gouvernement, bousiller les usines et les campagnes. » Le vétéran révolutionnaire déclara : « Cette prise de pouvoir à Shanghai et le changement de nom en Commune de Shanghai, c’est une grosse affaire qui touche au système étatique, mais elle n’a pas été discutée au Politburo. Vous pensiez peut-être changer le nom sans autorisation ? Nous [la vieille garde], nous ne lisons pas de livres ni de journaux, et nous ne comprenons donc pas les principes de la Commune de Paris. Expliquez-nous donc ce que sont ces principes. La révolution peut se passer de la direction du Parti ? On n’a pas besoin d’armée ? » (page 248). « Quand, début 1967, virent le jour les premiers comités révolutionnaires, ils furent salués à grand renfort de rhétorique antibureaucratique et de discours sur la copie des mécanismes démocratiques de la Commune de Paris. » (page 303). L’historien Alain Roux, dans un compte rendu de l’ouvrage de Roderick Macfarquen et Michaël Schoenhals, La dernière révolution de Mao (op. cit.) publié le 20 décembre 2009 dans Le Mouvement Social, tient à souligner : « Mao avait refusé d’avaliser la ‘Commune de Shanghai’, proclamée en février 1967 par les gardes rouges et les ouvriers ‘rebelles’ de cette ville, où sur le modèle de la Commune de Paris de 1871, le pouvoir serait confié à des dirigeants élus en assemblée générale et constamment révocables : il fallait ‘un noyau dur, un parti politique’, quel qu’il soit’, avait-il dit à Zhang Chunqiao [un membre de la Bande des Quatre] ainsi désavoué. »*** Des poésies composées pendant les évènements de la Commune de Paris ont fait l’objet de traduction en chinois. L’écrivain et historien chinois Shen Dali a traduit en chinois des poésies choisies de La Commune. Il existe aussi un recueil de poèmes de la Commune de Paris traduits en chinois (cf. « La littérature française traduite en Chine », She Xiebin, Meta : journal des traducteurs, vol. 44, n°1, 1999, pages 178-184.)*** Des écrivains chinois plus ou moins connus ont célébré les apports de la Commune de Paris et ses symboles. Le célèbre écrivain et historien Shen Dali, « lors de son arrivée à Paris [la date n’est pas spécifiée] a désiré en savoir plus sur le monument de Paul Moreau-Vauthier. » « J’avais désormais des doutes sur ce monument tant admiré en Chine. Curieux, je me renseignais auprès de M. Jean Braire, secrétaire général de l’Association des Amis de la Commune de Paris. » Rappelons que ce monument, dont le sens fait l’objet de controverses, est situé sur un mur du cimetière du Père Lachaise (76ème division). Le long du mur furent inhumés 147 ou 250 fusillés (selon les sources) du 28 mai 1871. Ce mur est appelé « Mur des Fédérés ». Hua Linshan, auteur de Les années rouges (Seuil) a indiqué en 1988, à Radio Libertaire : « Quand j’ai dit à mes amis que je partais pour Paris, ils m’ont tous dit d’aller voir pour eux le mur des Fédérés. J’y suis allé, et vraiment j’ai été ému, j’ai essayé de ressentir les mêmes sensations que les Communards. »*** Shen Dali est membre d’honneur depuis 1979 de l’Association française : l’Association des amis de la Commune ». Il a écrit : « A la recherche du temps des cerises. La Commune de Paris vue par un écrivain chinois », dans les Cahiers d’histoire de l’Institut de Recherches Marxistes (n°44, page 35, 1991). Shen Dali signale que le 12 avril 2001 à Beijing, les Amis de la Commune de Paris (association française) ont célébré le 130ème anniversaire de la Commune de Paris au siège de l’Association du peuple chinois pour l’amitié avec les étrangers. La radio centrale de Chine ainsi que la presse écrite de la capitale ont rapporté cette célébration. Shen Dali est passionné par la Commune de Paris. Il a été interviewé en 2004 à l’occasion de la sortie en France de son roman Les Amoureux du Lac. Sous le soleil de Mao (ed. Maisonneuve et Larose). Le journaliste lui demande : « Votre grande passion est la Commune de Paris. Pourquoi ? » L’écrivain et historien chinois répond : « Cet événement est le symbole de la souveraineté populaire. Et l’on s’est éloigné de cet objectif. La Commune de Paris est devenue un mythe dans mon pays mais sans comprendre le sens profond, héritage de la Révolution française. On a érodé l’implication et l’engagement du peuple. […]. J’ai traduit Jules Vallès et j’ai adapté sa pièce La Commune de Paris sous le titre Le Temps des cerises. J’ai mis l’accent sur la nature profondément humaine de ces militants révolutionnaires qui, pour être dévoués à leur idéal, n’en sont pas moins des hommes. J’ai aussi ajouté un acte sur la souveraineté populaire. » (cf. « La souveraineté populaire est encore à inventer », L’Humanité, 25 février 2004). Shen Dali a écrit « La souveraineté du peuple sous la Commune » (cf. article : « Shen Dali : l’influence de la Chine sur la culture française », Le Quotidien du Peuple en ligne, french.peopledaily.com.cn). Plus récemment, le célèbre écrivain Mo Yan indique en 2009 : « La France a pour les Chinois une connotation romantique. Ils éprouvent un sentiment très spécial vis-à-vis de ce pays. Surtout les Chinois actuels, car la Commune de Paris est un modèle pour le communisme, et c’est vrai d’ailleurs pour les communistes du monde entier. […]. Si les Chinois connaissent une ville d’Europe, c’est bien Paris ! » (Le Magazine littéraire, « Mo Yan : Il n’est pas facile de se comporter en être humain », propos recueillis par Serge Sanchez avec la collaboration de Chantal Chen-Andro, à propos de son roman La dure loi du karma.)*** En recherchant l’expression « La Commune de Paris vue par un Chinois » avec le moteur de recherche Google, on trouve des sources chinoises (notamment sur scholar.ilib.cn). Citons notamment des articles dans : Journal of School Chinese Language and Culture, Nanjing Normal University, 2002-01 et 2003-03 ; Journal of Shandong administration Institute et Shandong Economic Management Personnel Institut, 2004-06 ; Studies on the socialisme with Chinese Characteristics, 2005-03 ; Journal of Dalian official, 2008-03 ; Social Science, 2009-09… Thierry Gerber
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