Le Détachement féminin rouge. Histoire du ballet

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

« Le détachement féminin rouge (ballet) », article de Yé Lin, critique de musique et de danse, paru dans la revue Littérature chinoise, n°1, 1965.

 

Le détachement féminin rouge relate les luttes qui eurent lieu autour des années 1930 dans l’île de Hainan et qui « permirent à la jeune esclave Kiong-houa, de se transformer en une combattante révolutionnaire. Kiong-houa, ainsi que Hong Tchang-tsing, le chef des partisans, sont deux remarquables figures, et le récit est dramatique.

Dans le village des Cocotiers règne le despotique propriétaire foncier Nan Pa-tien. Une de ses esclaves, Kiong-houa, se révolte contre sa cruauté et s’enfuit ; mais elle est rattrapée par les hommes de main de son maître, qui la battent jusqu’à lui faire perdre conscience. Laissée pour morte, elle est découverte par Hong Tchang-tsing, le représentant du Parti communiste au Détachement féminin rouge, qui, déguisé, passait par là avec l’éclaireur Petit Pang. Les deux hommes raniment Kiong-houa et lui expliquent comment elle peut rejoindre le détachement ; elle devient ainsi une partisane. Le détachement décide de déclencher une attaque-surprise contre le propriétaire foncier, profitant de ce qu’il fête son anniversaire mais Kiong-houa, dans son impatience de se venger, fait feu sans attendre les ordres ; elle fait ainsi échouer les plans et permet à son ennemi de s’enfuir. Mais elle tire les leçons de sa faute et devient une combattante de plus en plus ferme. Hong Tchang-tsing est blessé dans une bataille et est capturé ; inébranlable, il meurt en héros. C’est en conduisant les troupes pour libérer le village que Kiong-houa et Petit Pang apprennent la mort de Hong. Ils en sont très affligés, mais transforment leur chagrin en une vigueur nouvelle pour pousser plus loin leur lutte.

Exprimer un thème chinois moderne et militant à l’aide du ballet, art d’origine occidentale, ne présentait pas seulement des difficultés techniques mais mettait en question la création même d’un ballet à caractère national. […] Il n’y a pas longtemps que le ballet a été introduit en Chine et son histoire peut être résumée rapidement ; l’Ecole de danse de Pékin fut fondée en 1954 et une section de ballet fut créée en 1957 ; en 1959 la première troupe expérimentale de ballet classique était organisée. […]

Le détachement féminin rouge a réussi à insuffler un souffle révolutionnaire et socialiste au ballet classique. […] C’est avec beaucoup de concision et de richesse que les pensées et les sentiments et les sentiments des personnes sont présentés dans le Détachement féminin rouge. Après avoir fui les prisons du propriétaire foncier, Kiong-houa danse seule dans la forêt, exprimant sa joie, son courage et sa fermeté. Mais elle est poursuivie par un homme de main de son maître ; cet être qui représente la puissance féodale et la jeune fille avide de liberté exécutent dans une danse dramatique, d’une forme tout à fait nouvelle. Quand Hong Tchang-tsing et Petit Pang trouvent Kiong-houa revenant à elle après avoir été si cruellement battue, ils lui témoignent un intérêt fraternel et lui montrent par où rejoindre les partisans. Leur pas de trois extériorise toute l’émotion de la jeune fille qui reçoit pour la première fois un traitement amical et aussi toute la profonde sympathie de classe que ressentent les deux hommes. Le ballet a toujours eu recours à des danses exécutées par un, deux ou trois danseurs pour révéler les sentiments ou les relations des personnes. […]

Toute la première moitié de l’œuvre est centrée sur le personne de Kiong-houa dont l’évolution est présentée graphiquement, principalement quand elle tire sur le propriétaire foncier sans attendre les ordres, quand elle regrette cet acte irréfléchi et quand elle pleure la mort de Hong Tchang-tsing.

En interprétant Kiong-houa, la ballerine Pai Chou-siang a fait une création brillante et a révélé une personnalité beaucoup plus forte que dans son rôle précédent d’Odette-Odile dans Le Lac des Cygnes. J’ai été particulièrement frappé par la passion non seulement de sa danse mais aussi de ses yeux. […] Hong Tchang-tsing est une autre figure marquante. Sans être le personnage central dans les scènes du début, il se fait immédiatement remarquer par son calme et sa sagesse. Et lorsqu’il danse seul avant de mourir, il exprime si pleinement sa résolution et sa foi révolutionnaire que son caractère héroïque en est encore rehaussé. Il arrive que dans les ballets, certains personnages interviennent d’une façon uniquement technique, c’est-à-dire sans que leur personnalité soit exprimée, ce qui les rend inintéressants. Il existe en revanche d’autres personnages qui n’apparaissent que rarement et qui pourtant, en une seule dans, parviennent à créer une impression très profonde. C’est le cas de Hong Tchang-tsing que Lieou King-tang a parfaitement joué en harmonisant d’une façon très réussie calme et vigueur.

Les chorégraphes du Détachement féminin rouge ont recouru à divers moyens traditionnels d’expression et ont porté autant leur attention sur les danses de solistes que sur celles où participe tout le corps de ballet, permettant ainsi à chacun d’exprimer le drame. L’exercice des femmes soldats (deuxième scène) est ainsi régi avec autant de minutie que la danse de Kiong-houa en fuite (première scène) ou celle de Hong Tchang-tsing avant sa mort (cinquième scène). L’habile juxtaposition des groupes et des solistes accroît d’ailleurs d’une façon saisissante l’effet dramatique ; la danse du détachement des femmes donne de son côté, par sa brillante précision et par sa force, une image magnifique des combattants révolutionnaires.

 

Le point le plus positif de cette expérience artistique est d’avoir su rompre avec les conventions tout en sauvegardant la forme même du ballet. Ainsi, en s’appuyant fermement sur la tradition, le Détachement féminin rouge a-t-il obtenu une riche et solide valeur artistique ; mais il a d’autre part, intégré plusieurs modes d’expression et techniques propres à l’opéra traditionnel chinois et aux danses populaires, pour que le ballet puisse refléter la vie réelle en Chine et par là, être apprécié du public. Kiong-houa utilise par exemple plusieurs sauts périlleux et autres mouvements empruntés à la danse classique chinoise (première scène) et plusieurs danses de la nationalité Li sont exécutées tant par un petit groupe (deuxième scène) que par les jeunes filles (troisième scène) ou encore par des civils et des partisans (quatrième scène). On a de même eu recours aux culbutes et autres techniques traditionnelles de l’opéra chinois pour les combats (troisième et cinquième scènes). Grâce à ce équilibre heureux réalisé entre l’ancien et le nouveau, le détachement féminin rouge a pu être un ballet indéniablement chinois, bien que de forme occidentale. » (Extraits de l’article, pages 153-161.)

 

 

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