Le "Mouvement du 4 mai 1919" riche d'enseignements au plan mondial

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

Aux origines du Mouvement du 4 mai 1919 en Chine. Les évènements et leur portée Nous évoquerons les facteurs internes à la Chine ainsi que le rôle de la France, de l’Allemagne et du Japon, et des puissances négociant le traité de Versailles. Plusieurs causes au « Mouvement du 4 mai » ont été identifiées. En voici plusieurs analyses : Jean Chesneaux a consacré le chapitre VII « Du mouvement du 4 mai à la fondation du PCC » de son ouvrage Le mouvement ouvrier chinois de 1919 à 1927 (édition Mouton, 1962, pages 221 à 255) à cette impulsion forte inter-classiste, historiquement déterminée, qui impulsa des transformations momentanées et porteuses d’avenir. Clabaug Wright Mary présente dans la revue Annales (Annales. Economies, Sociétés, Civilisations, Année 1964, volume 19, n°3, pages 613-621) l’ouvrage de Jean Chesneaux : Le mouvement ouvrier chinois de 1919 à 1927 (ed. Mouton, 1962). Cet ouvrage s’ouvre sur une esquisse de la société chinoise de 1919. L’idée centrale développée par Jean Chesneaux « est que les nouvelles couches sociales – une bourgeoisie, une intelligentsia et une classe ouvrière modernes – pouvaient agir rapidement sur des millions d’hommes grâce à la presse, au télégraphe et au chemin de fer. Mais ces structures nouvelles, sensibles et mobiles, reposaient que une base immense et inerte de paysannerie rurale et de plèbe urbaine, où dominaient les rapports pré-capitalistes […] ignorante des grands problèmes qui se présentaient à la Chine moderne. Le grand fossé entre la base et la super-structure explique, pour Jean Chesneaux, l’échec de la révolution de 1911 et les effets limités des mouvements de 1919. L’importance du 4 mai 1919 – nous dit Jean Chesneaux – tient au fait que pour la première fois un mouvement organisé s’attaquait à la fois aux deux grandes causes de la décadence chinoise : la persistance et la prédominance d’éléments ‘féodaux’ dans les campagnes ; l’influence étrangère sans cesse croissante, dans les domaines économique, politique, militaire et culturel. Les mouvements antérieurs – Boxers, Réformistes de 1898, Révolutionnaires de 1911 – s’étaient attaqués à l’une des causes mais en s’appuyant sur l’autre. Ni le soulèvement de la bourgeoisie, ni celui des paysans, ni surtout celui des notables locaux n’avaient pu mener à bien la mission double de la révolution chinoise ; la lutte contre l’ordre politique et social ancien et la lutte contre les grands intérêts étrangers. » (pages 614-615 des Annales). Clabaug Wright Mary poursuit : « Un net changement apparaît au cours de la quatrième vague de grèves, de 1917 à 1919 […]. Les conditions économiques générales s’étaient sérieusement détériorées après la fin de la Première Guerre mondiale ; les répercussions de la révolution russe se faisaient sévèrement sentir, et après la mort de Yuan Chi-Kai, le gouvernement central était affaibli et l’autorité plus relâchée, à tous les niveaux, qu’à aucun moment de l’histoire chinoise. » (page 618 des Annales). Ainsi, « le mouvement ouvrier a éclaté en 1919 dans des conditions extraordinairement favorables que Jean Chesneaux appelle un cas typique d’ ‘accélération de l’histoire’. » (page 617 des Annales). Marie-Claire Bergère a publié l’article « Shanghaï ou ‘l’autre Chine’ 1919-1949 dans les Annales (34ème année, n°5, pages 1039-1068). Elle écrit : « A partir de 1919, le nationalisme domine l’histoire de Shanghaï comme celle de toute la Chine contemporaine. […] Le nationalisme shanghaïen correspond à une vision nouvelle de la Chine dans le monde (revendication de l’égalité) et du rôle des étrangers en Chine (aspiration à la coopération). Shanghaï est à la fois la plus ouverte au monde extérieur et plus consciente de la place que la Chine devait y avoir. Nationalisme et cosmopolitisme progressent de façon parallèle et complémentaire. » (page 1040). « La vague d’industrialisation, qui fait la fortune d’une bourgeoisie conquérante, entraîne le développement du prolétariat ouvrier. […] Aucune législation sociale ne réglemente les conditions de travail. De 1919 à 1927, ce prolétariat devient pourtant une force sociale et politique importante à l’échelle locale et nationale. A l’origine (1918) une conjoncture favorable pousse le patronat à satisfaire les revendications économiques des premiers grévistes. Puis en mai-juin 1919 le prolétariat de Shanghaï s’intègre au front uni anti-impérialiste et les grèves ouvrières accompagnent le boycottage des marchands et les manifestations des étudiants. » (pages 1046-1047). Philip Short, dans son ouvrage Mao Tsé-toung (Fayard, août 2005) écrit : « Depuis le début de la Grande Guerre, le Japon envisageait d’envahir l’ancienne concession allemande du Shandong. Lors de la conférence de la paix à Versailles [en 1919], la position du gouvernement chinois consistait à dire que, puisque la Chine avait pris parti pour les Alliés, on devrait lui permettre de récupérer ce territoire selon le principe de l’autodétermination prôné par le président américain Woodrow Wilson. Mais en avril il apparut qu’en échange d’un nouveau prêt japonais, le Premier ministre Duan Qirui avait conclu à l’automne précédent [1918] un accord secret – que le gouvernement essayait maintenant de renier – cédant par écrit le Shandong au contrôle du Japon. Dégoûté, Wilson, qui avait soutenu la Chine, abandonna alors et, le 30 avril 1919, Llyod George, Clémenceau et lui […] ratifièrent la reprise à son compte par le Japon des droits du traité allemand. » (cf. page 86). Pour sa part, Alain Roux écrit : « On s’indigne de ce qui se passe à Versailles, où s’élabore le traité de paix qui met fin à la Première Guerre mondiale, quand on apprend que la Chine, entrée dans le conflit le 14 août 1917 aux côtés des Alliés, bien loin de récupérer le territoire de Qingdao et les concessions minières et ferroviaires de la province de Shandong enlevés à l’Allemagne vaincue, doit les céder au Japon ! » (Le Singe et le Tigre. Mao, un destin chinois, Larousse, août 2009, page 66). Traitant de « l’affaire du Chantoung » (Shandong), un contemporain, André Duboscq, dans son livre : L’évolution de la Chine. Politiques et tendances (1911-1921), (Editions Bossard, 1921) rappelle son importance aux yeux des Chinois (voir pages 80 à 82) et mentionne que la délégation chinoise, dans un mémoire remis à la Conférence de la paix à Versailles, « rappelait les faits suivants qu’on a trop peu remarqués. ‘En août 1914, le gouvernement chinois fit connaître qu’il était prêt à déclarer la guerre à l’Allemagne et à prendre part aux opérations dirigées par les Anglo-Japonais contre la garnison allemande de Tsingtao, dans le territoire cédé à bail de Kiao-Tchéou. S’il n’insista pas, c’est qu’il fut avisé que la participation proposée était susceptible de lui créer des complications avec une tierce puissance. De nouveau, en novembre 1915, il exprima le désir d’entrer en guerre aux côtés des Alliés, mais le gouvernement japonais refusé d’agréer la proposition. Enfin, en 1917, il déclarait la guerre à l’Allemagne et à l’Autriche, le gouvernement japonais ayant levé son opposition.’ Malgré tout, la Conférence cédant à la crainte que les Japonais ne suivissent l’exemple des Italiens et ne quittassent brusquement Paris, eux aussi, comme ils eurent soin d’en laisser percer la menace si on ne leur donnait pas pleine et entière satisfaction […] la Grande-Bretagne et la France s’étant, d’autre part, engagées à soutenir les demandes japonaises se rapportant au Chantoung […]. » (cf. pages 86-87 ; et on se reportera à son ouvrage pour prendre connaissance de divers textes diplomatiques de cette période). « Le Monde diplomatique », dans sa livraison de février 2010, a publié un article intitulé « Le Japon, la Grande Guerre et Beethoven » rédigé par Christian Kessler, historien et enseignant. « A la veille de la première guerre mondiale, les puissances occidentales constatent qu'il faut compter avec ce pays [le Japon]. Les Japonais visent le territoire de Kiao-Tcheou, avec le port de Tsingtao (aujourd'hui Qingdao) et ses environs dans la péninsule du Shandong en Chine [sous domination des Allemands]. » Eu égard aux accords anglo-japonais de 1902, 1905 et 1911, et en fonction de leurs intérêts propres, les Japonais s'emparent en août 1914 de Tsingtao. Christian Kessler écrit : « Autre élément méconnu de la première guerre mondiale, les rapports [du Japon] avec la France. Les deux pays sont liés depuis 1907 par deux accords, l'un financier, l'autre diplomatique. Ce dernier garantit à chacun ses possessions dans la région, au nom de ce qu'on a appelé la politique du break-up of China, le découpage de l'empire du Milieu. Tokyo reconnaît la zone d'influence de Paris dans les trois provinces méridionales [...] et promet de ne pas porter atteinte aux intérêts français en Indochine ; en échange, la France prend acte de la zone d'influence japonaise, et notamment dans le sud de la Mandchourie et en Mongolie. » L'auteur explique que dans les premières semaines de la Première Guerre mondiale, le gouvernement français a entrepris des démarches « en vue d'obtenir une aide militaire du Japon, sous forme d'envoi de troupes sur le front européen. » L'attaché militaire à Tokyo laisse entendre à René Viviani, président du Conseil, que le Japon serait disposé à y envoyer plusieurs corps d'armée. Le Président de la République, Raymond Poincaré, indique dans ses Mémoires (Plon, 1928) que René Viviani déclare en conseil des ministres, en décembre 1914 qu'il faut « appeler coûte que coûte les Japonais en Europe et payer leur concours du prix, quel qu'il soit, qu'ils réclameront : au besoin l'Indochine ». Les tractations, marquées d'une certaine naïveté n'aboutiront pas. Ces quelques éléments permettent, à notre sens, de mieux comprendre pourquoi les Alliés, avec le Traité de Versailles (1919) ont attribué les possessions allemandes en Chine aux Japonais. Ils prenaient acte de la naissance d'un nouvel acteur, puissant et expansionniste, sur la scène internationale. Et beaucoup le paieront très cher. John K. Fairbank écrit que « les évènements du 4 mai 1919 furent provoqués par la décision des signataires du traité de Versailles d’abandonner aux mains des Japonais les concessions allemandes de la province chinoise du Shandong. Les nouvelles de cette décision amenèrent 3000 étudiants de Beida [Université] et d’autres institutions de la capitale à manifester massivement place Tiananmen, voie d’accès au palais. Ils brûlèrent la maison d’un ministre pro-japonais du cabinet et rouèrent de coups le ministre chinois chargé des relations avec le Japon. Ensuite de quoi, les étudiants se mirent en grève, commencèrent à envoyer des télégrammes aux étudiants de Chine, s’organisèrent en équipes pour distribuer des tracts et prononcer des discours au sein de la population. De semblables démonstrations eurent lieu à Tianjin, Shanghai, Nanjing, Wuhan, Fuzhou, Guangzhou et ailleurs. Quelques étudiants furent tués et d’autres blessés. Les prisons se retrouvèrent bientôt remplies de manifestants. Le vent de révolte s’accrut encore davantage lorsque des commerçants fermèrent leurs boutiques pour une grève qui allait se propager dans les principaux centres du pays en juin 1919. Le mouvement se poursuivit avec le boycott des produits japonais et des affrontements avec des ressortissants japonais. Pendant plus d’une année, et avec un certain succès, les étudiants patriotes maintinrent l’agitation pour essayer de détruire les activités commerciales du Japon en Chine. Entre-temps, et de façon significative, des grèves furent déclenchées par les organisations syndicales récemment constituées, créant ainsi la plus grande manifestation du sentiment national que la Chine eût jamais connue. » (cf. John K. Fairbank et Merle Goldman, Histoire de la Chine. Des origines à nos jours, Tallandier, avril 2010, page 390) Traitant des origines du Parti communiste en Chine, John K. Fairbank indique : « Alors que les entrepreneurs chinois, tout comme les libéraux du Mouvement pour la nouvelle culture [qui prit naissance suite aux demandes agressives japonaises de 1915 visant à instaurer une forme de protectorat sur la Chine], entendaient se maintenir à l’écart de la politique et du service de l’Etat, certains militants du Mouvement du 4 mai s’engagèrent dans la quête d’un nouveau pouvoir politique. » (page 400). « Après avoir quitté Beida et être retourné dans le Hunan, juste avant le déclenchement du Mouvement du 4 mai, Mao fonda un journal de discussion où il exposa la thèse dialectique que la phase d’oppression du peuple serait suivie par une phase de transformation du peuple, et qu’après avoir connu une phase d’humiliation et de faiblesse, la Chine émergerait au premier rang des nations. C’était là l’expression du thème de l’unité des contraires, qui accompagnait le taoïsme depuis bien longtemps. En défendant ‘la grande union des masses populaires’, Mao assurait qu’il y avait longtemps que certains groupes unis, justement parce qu’ils restaient solidaires, avaient le dessus au sein de la société, et qu’il était maintenant temps que les masses d’en faire autant. » (page 403). Philip Short écrit : « Quand la nouvelle atteignit Pékin [attribution du Shandong au Japon] le samedi 3 mai [1919], elle provoqua une effusion sans précédent de rage, de frustration et de honte. Cette fois, la colère n’était pas dirigée seulement contre le Japon, mais contre toutes les puissances impérialistes, l’Amérique en tête, et surtout contre leur propre gouvernement de la Chine qui avait vendu les intérêts du pays avant même que la conférence de la paix ait commencé. […]. Le dimanche [4 mai 1919] après-midi, 3000 jeunes gens se rassemblèrent à l’extérieur de Tian’anmen, la Porte de la Paix céleste. » Un manifeste fut approuvé. Le rassemblement achevé ici, ils marchèrent vers le quartier des Légations. […]. Une délégation remit des pétitions aux missions américaine, britannique, française et italienne. » Les étudiants se dirigèrent ensuite vers la demeure de Cao Rulin qualifié de « traître » qui réussit à s’échapper. Un autre « traître », Zhang Zongxiang, présent sur les lieux, fut alors pris à partie et sévèrement blessé. « Le Mouvement du 4 Mai, nom sous lequel furent connus ces évènements par la suite, engendra partout un mouvement pour la renaissance nationale qui s’étendit aux quatre coins de la Chine, provoquant un raz de marée de changement culturel, politique et social qui fut considéré depuis comme l’une des périodes déterminantes de la Chine moderne. » Mao Zedong, au Hunan, lança alors une « campagne pour une réforme en profondeur ». Le 14 juillet 1919, il écrivit : « Aujourd’hui, nous devons changer nos anciennes attitudes […]. Contester l’incontestable […]. Oser faire l’impensable […]. L’oppression religieuse, l’oppression littéraire, l’oppression politique, l’oppression sociale, l’oppression éducative, l’oppression économique, l’oppression intellectuelle et l’oppression internationale n’ont plus la moindre place dans ce monde. Tout doit disparaître sous l’énorme cri de la démocratie […]. » Fin juillet – début août, il appelait à « la grande union des masses populaires » (cf. pages 86-89). « Au début du mois d’août 1919, un calme précaire était retombé sur la Chine. Le gouvernement de Pékin avait fait symboliquement amende honorable. Les grèves et les manifestations avaient pris fin. » (Philip Short, op. cit. page 91). Philip Short écrit : fin 1919 « pratiquement en l’espace d’une nuit, le vocabulaire de Mao changea. Pour la première fois, il commença à se rendre compte que le système qu’il voulait transformer était essentiellement de nature économique. » (page 95). « Au printemps 1920, la décision de la Russie de désavouer les « traités inégaux » par lesquels elle avait joui, comme les autres puissances, du droit d’extraterritorialité en Chine suscita une vague de sympathie populaire envers le régime bolchévique et un immense intérêt pour ses principes de gouvernement chez les radicaux chinois. Mao fut profondément impressionné et essaya d’apprendre tout ce qu’il pouvait à propos du nouveau gouvernement de Moscou. » (page 96). Le 28 juillet 1919, Mao écrivait : « Nous devons nous rendre compte que le Japon et l’Allemagne sont un couple de chiens, un mâle et une femelle, qui ont essayé de s’accoupler un certain nombre de fois et, bien qu’ils n’y soient pas parvenus jusqu’à présent, leur attirance l’un pour l’autre ne disparaîtra jamais. Si les aventuriers militaires de l’autoritaire gouvernement japonais ne sont pas exterminés, si le gouvernement […] allemand n’est pas renversé par la révolution et si ce chien libidineux et cette chienne lascive ne sont toujours pas séparés, alors le danger sera réellement grand. » (cf. Shram, Mao’s Road, 1, page 392, cite par Philip Short, dans Mao-Tsé-toung, page 91). Mao n’avait que 25 ans lorsqu’il écrivit ces lignes qui annonçaient la constitution en 1940 de l’alliance des puissances fascistes Allemagne-Italie-Japon ! D’autres sources sont à consulter : Chow Tse-tsung, The May Fourth Movement. Intellectual Revolution in Modern China, Cambridge Harvard University Press, 1964 ; Vera Schwarcz, The Chinese Enlightment. Intellectuals and the Legacy of the May Fourth Movement of 1919, Berkeley, University of California Press, 1986 ; Lin Yusheng, The Crisis of Chinese Consciousness. Radical Antitraditionalism in the May Fourth Era, Madison, The University of Wisconsin Press, 1979 ; Lucien Bianco, Les origines de la révolution chinoise 1915-1949, Gallimard, Folio, 1967. Marie-Claire Bergère et Tchang Foujouei, Sauvons la patrie ! Le nationalisme chinois et le moment du 4 Mai 1919, Paris, Publications orientalistes de France, « La Chine par les textes », 1977, Annales, Economies, Sociétés, Civilisations, Année 1979, volume 34, n°5. Dans l’Encyclopie Universalis : - Jean Chesneaux, Jacques Gernet, article : Chine. Histoire jusqu’en 1949, cf. le chapitre Le fermentation intellectuelle. - Yves Chevrier, article : Mao Zedong ou Mao Tsé-toung (1893-1976), cf. le chapitre L’activisme maoïste, entre traditions et agitation urbaine 1913-1920. Voir aussi Isabelle Rabut, article : Shen Congwen 1902-1988, Albin Michel, 1992, réédition 10/18 1996, cf. le chapitre Le petit soldat du Hunan.

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