Le traité de Nankin (1842), ou le commerce par la violence

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

Le traité de Nankin (1842) ou comment imposer le commerce de l’opium et d’autres produits par la violence

 

Le 29 août 1842, le premier traité inégal était imposé à la Chine des Mandchous par les capitalistes-impérialistes de la Grande-Bretagne, suite à la première guerre de l’opium.

Souvenons-nous des origines de ces évènements… Peut-être pouvons-nous mieux comprendre les évolutions historiques et en tirer des enseignements pour aujourd’hui.

 

Quand, au nom de son droit de commercer librement, la Grande-Bretagne agressait la Chine…

Henri Wesseling (Les empires coloniaux 1815-1919, Gallimard, 2009, page 224) rappelle que la plus importante des puissances étrangères de l’époque, l’Angleterre, « mena deux guerres contre la Chine. Le nom qui fut donné au premier de ces conflits en désigne explicitement l’objet : la guerre de l’opium. Son enjeu était commercial. Le thé chinois était fort prisé en Europe. Les Anglais en faisaient le commerce mais n’avaient aucune marchandise à offrir en échange aux Chinois. L’unique produit apprécié en Chine était l’opium qui était importé d’Inde. Quand le gouvernement chinois tenta de limiter ce négoce, l’Angleterre lui déclara la guerre en 1839. Ce conflit fut éphémère. En 1842, fut conclu le traité de Nankin ».

Roland Marx écrit : « L’expansionnisme commercial a mené l’Angleterre à intervenir parfois avec vigueur dans les régions lointaines. En Extrême-Orient, la guerre de l’opium de 1840-1842 est l’opération décisive pour l’ ’ouverture’ de la Chine : le traité de Nankin du 29 août 1842 ouvre cinq ports au commerce anglais, permet l’établissement de consuls dans ces ports, restreint le droit du gouvernement chinois à fixer librement ses droits de douane, accorde l’extraterritorialité en matière judiciaire aux sujets britanniques, porte concession de Hong-Kong et concède la clause de la nation la plus favorisée à la Grande-Bretagne. » (Cf. Roland Marx, Histoire de la Grande-Bretagne, Editions Perrin, 2004, pages 295-296.)

Jane Burbank et Frederick Cooper (Empires. De la Chine ancienne à nos jours), traduit de l’américain par Christian Jeanmougin, Editions Payot & Rivages, 2011, page 401) précisent que « la dynastie Qing [mandchoue] gérait depuis longtemps les enclaves commerciales européennes installées sur ses côtes en accordant des monopoles commerciaux à des groupes privilégiés, en cantonnant les Européens dans les villes portuaires, en contrôlant ce qui entrait en Chine, et en exigeant que le droit Qing s’applique aux étrangers. Mais au XIXème siècle, cette variante du système tributaire se mit à battre de l’aile lorsque la balance des pouvoirs dans les ports côtiers pencha en faveur des Européens. Les deux ‘guerres de l’opium’ menées par la Grande-Bretagne contre la Chine, de 1839 à 1842 puis de 1855 à 1860, sont des exemples classiques d’utilisation par un Etat de moyens militaires pour amener un autre Etat à s’engager dans une forme de commerce dont il ne voulait pas. L’opium, mais aussi le thé, le café, le tabac et le sucre […] étaient d’importantes composantes du développement du marché mondial de la consommation. L’accroissement du commerce de l’opium entraîna l’extension des réseaux commerciaux reliant l’Inde, la Chine et les régions intermédiaires, contribua au développement de banques et de compagnies d’assurances, et favorisa la concentration du capital à Calcutta, Hong Kong, Canton et Londres. La compagnie anglaise des Indes orientales fut un gros acheteur du thé chinois et vit dans la vente de l’opium en Chine la clé du rétablissement de son équilibre commercial. Pour l’Empire chinois, l’opium était une marchandise à risques, et pas uniquement pour des questions de santé publique. L’épuisement de l’argent – métal utilisé dans le commerce à l’intérieur de l’Empire chinois – fut la principale raison des efforts déployés dans les années 1830 par l’empereur Qing pour interdire la commercialisation et la consommation de l’opium. Cette interdiction – même si elle ne fut jamais efficace – constituait un danger pour le commerce britannique dans l’Est de l’Asie. D’où les guerres par lesquelles la Grande-Bretagne tenta d’imposer à la Chine ses propres conditions d’ouverture de ses ports. La victoire britannique lors de la première guerre anglo-chinoise fut un choc majeur pour les Qing [et les Chinois]. Cette guerre s’acheva par la signature du traité de Nankin (1842), aux clauses édictées par les Britanniques ». « Les guerres de l’opium révélèrent que l’équilibre des forces militaires penchait désormais en faveur des Européens : les Britanniques avaient des mitrailleuses, de meilleurs navires – et notamment le progrès décisif qu’était le navire de guerre à vapeur – et un meilleur système de communication, autant de technologies résultant de la collaboration de l’industrie et de la finance britanniques. Les Etats-Unis et la France suivirent l’exemple britannique, en avançant leurs propres exigences vis-à-vis de la Chine. Au milieu du XIXème siècle, les étrangers acquirent l’extraterritorialité – le droit d’être jugé selon les lois de leur pays même pour les crimes commis sur le territoire chinois (et pas seulement dans les ports). »

Alain Roux (dans « Les guerres de l’opium revisitées », Le Monde diplomatique, octobre 2004) explique : « Entre 1839 et 1860, l’Angleterre, d’abord seule (première guerre de l’opium, 1839-1842), puis associée à la France (seconde guerre de l’opium,1858-1860), impose par la force des armes à la Chine des Qing (Mandchous) l’ouverture au commerce international. En 1839, l’empire du Milieu y était fermé, à l’exception de comptoirs exigus à Canton, où les négociants étrangers, principalement britanniques, n’avaient de relations d’affaires qu’avec la corporation des marchands chinois. Bouleversée par la révolution industrielle, l’Angleterre frappait en vain à la porte. Elle achetait d’importantes quantités de thé (12 700 tonnes en 1720, 360 000 tonnes en 1830), que seule la Chine produisait alors. Mais, au début des années 1820, la balance commerciale avec l’Occident s’était inversée au détriment de la Chine, en raison de l’importation massive d’opium, introduit en fraude par des commerçants anglais et américains. L’Angleterre libérale de Lord Henry Palmerston était bien décidée à saisir le moindre prétexte pour ouvrir sans restriction le pays non seulement à la drogue, en provenance d’Inde notamment, mais aussi aux cotonnades du Lancashire et à la quincaillerie de Birmingham. La destruction des caisses d’opium qui appartenaient à des négociants anglais résidant à Canton par le vice-roi Lin Zexu, en juin 1839, fournit le prétexte attendu pour déclencher les hostilités. »

Pour Jean-Jacques Brieux (La Chine. Du nationalisme au communisme, Editions du Seuil, 1950, pages 65-66), « il y eut un léger choc et tout fut bouleversé. Ce léger choc, ce fut la ‘Guerre de l’Opium’. […] A l’occasion d’une cargaison d’opium jetée à la mer par les autorités chinoises, les Anglais firent une démonstration navale devant Canton puis, le long des côtes de Chine, montèrent vers le nord. Et ce fut, en 1842, le premier de ce qu’on appela les ‘traités inégaux’ ». « Les Européens, qui regardaient d’un peu haut les Chinois […] ne furent pas étonnés de leur victoire. Les Anglais affectaient d’ailleurs de n’avoir pas agi pour leur propre compte, ils avaient été les mandataires de l’Occident. Les privilèges des traités n’étaient donc pas pour eux seuls, mais pour tous les Blancs, Européens et Américains. Les Chinois n’acceptèrent pas cette extension des prérogatives étrangères. Il fallut l’expédition franco-anglaise, le traité de Tientsin en 1858, et l’occupation de Péking en 1860, pour que l’empereur la reconnût. »

 

A propos de l’opium, de son commerce, et de l’imbrication de plusieurs facteurs…

Pierre-Arnaud Chouvy, dans l’article « Le pavot à opium et l’homme. Origines géographiques et premières diffusions d’un cultivar » (Annales de géographie, n°818, 2001, page 190) explique que « ce sont […] les Arabes qui ont probablement le plus contribué à la diffusion dans le reste du monde du pavot à opium et du savoir qui lui était lié. Ils ont ainsi très tôt compris le potentiel commercial représenté par l’opium. […] Ils en organisèrent la production et les échanges […]. Où que les Arabes aillent, l’opium allait également, transporté par caravane ou par boutre […]. Ce sont encore les Arabes qui ont la réputation d’avoir introduit l’opium et le savoir qui l’entourait en Chine au VIIIème siècle, malgré le fait qu’il y existe des références écrites à son usage dès le IIIème siècle. Ainsi, le chirurgien chinois Hua To, qui vécut pendant la période des Trois Royaumes (220-264) utilisait-il déjà des préparations à base de canabis et d’opium (M. Booth, Opium. A History, New York, St Martin’s Press, 1998). Quant à la mention faite à l’opium dans un livre médical chinois où l’on en recommandait la prescription entre la dysenterie en 937 avant J.-C., elle ne laisse guère de doute sur l’antériorité au commerce arabe de l’existence de l’opium en Chine (L. Lewin, Phantastica, Paris-Rochester, Park Street Press, 1988, 1ère éd 1929, page 34).

Au XVIème, « les Portugais virent la richesse à tirer de l’opium indien à transporter en Asie du Sud-Est comme en Europe. » (cf. Paul Butel, L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995, page 11.)

George Deniker indique que « le pavot et ses vertus médicinales sont connus en Chine depuis [environ 1355]. On l’y fumait depuis le XVIIème siècle. » Mais, le pouvoir impérial mandchou pris des décisions importantes d’interdiction : « Dès 1729, un édit impérial avait prohibé l’usage de l’opium fumé. » (Cf. George Deniker, « Chapitre V. La Chine, terre de culture et objet de convoitise », dans René Grousset, La Face de l’Asie, Paris, Payot, 1955, page 308.)

« L’East India Company qui avait, depuis 1780, ‘trusté’ le commerce indien de l’opium, importait ouvertement cette denrée à Canton. A la suite d’une prohibition édictée en 1800, elle suspendit ses importations. Mais elle ne pouvait empêcher les compagnies privées d’importer l’opium provenant de l’Etat indépendant de Mâlwâ [Inde de l’Ouest], importation qui, bien entendu, ne pouvait plus passer par Canton. C’est alors qu’une contrebande s’organisa dans l’île de Lin-tin, située dans Bocca Tigris, à l’entrée de la rivière des Perles. » (Cf. George Deniker, « Chapitre V. La Chine, terre de culture et objet de convoitise », dans René Grousset, La Face de l’Asie, Paris, Payot, 1955, page 308.)

Pour Wu Zhiliang, dans l’article « Le rôle de l’ambre gris et de l’opium dans l’histoire de Macao » (Perspectives chinoises, n°73, septembre-octobre 2002, page 13), « l’opium est directement à l’origine de la guerre qui opposa la Chine à la Grande-Bretagne en 1840. Il fut introduit en Chine par des marchands arabes sous la dynastie Tang (618-907). A partir de l’an 17 du règne de Wanli (1589), les Portugais commencèrent à faire entrer en Chine des quantités croissantes d’opium par Macao. Au début de la dynastie des Qing [à partir de 1644] les habitants des régions côtières affinèrent la manière de consommer l’opium, et celui-ci se répandit très vite dans tout le pays. C’est aussi à cette époque que les premières fumeries commencèrent à apparaître. En l’an 7 du règne de Yongzhen (1709), la Cour impériale déclara que la consommation d’opium était nuisible à la santé physique et mentale des gens et interdit le commerce de l’opium et les fumeries. »

« Dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, les Britanniques mirent au point un puissant appareil de production aux Indes. En conquérant le Bengale, ils trouvèrent une activité mal organisée et incapable de déboucher sur un commerce international. D’ailleurs, l’exportation de l’opium indien se faisait encore, au milieu du siècle [vers 1750], bien plus en direction de l’Indonésie que de la Chine. » (Cf. Paul Butel, L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995, page 53.)

« L’entrée des Espagnols dans le commerce de l’opium ne pouvait qu’entraîner une réaction des maisons britanniques, car elle ouvrait de nouvelles rivalités ou de nouvelles alliances. » (Cf. Paul Butel, L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995, page 75.)

« Le terre d’opium (yapian) proprement dit désigne la substance obtenue après avoir fait subir quelques opérations simples que l’on prélève par incision des capsules [de pavot]. Il apparaît au début de la dynastie Ming (1368-1644), toujours dans le contexte d’usage médical. La consommation d’agrément date, elle, du XVIIème siècle : les communautés chinoises de l’actuelle Indonésie connaissent alors l’usage de fumer le madak, c’est-à-dire de l’opium mélangé avec du tabac. Le madak gagne à peu près à la même époque la Chine, vraisemblablement via Taiwan, mais sa propagation au début de la dynastie des Qing (1644-1912) demeure un phénomène très mal connu. » (Cf. Xavier Paulès, Histoire d’une drogue en sursis. L’opium à Canton, 1906-1936, Editions EHESS, page 11.)

Xavier Paulès écrit : « Soulignons que présenter l’opium comme une drogue ‘chinoise’ est, aux yeux des Chinois eux-mêmes, un non-sens. Dépourvu d’aucune connotation littéraire ni parfum d’aventure, l’opium est vu avant tout comme un élément exogène, un instrument de la poussée impérialiste dont leur pays a été victime.  […] Outre les ravages terribles et un affaiblissement considérable du pays qu’il est réputé avoir causés, on insiste toujours sur le fait que l’opium a été imposé de force par des étrangers. Au début du XIXème siècle en effet, ce sont bien des marchands anglais qui introduisent l’opium d’Inde en quantités croissantes. La première action systématique et énergique du gouvernement [chinois] contre ces importations illicites aboutit à la saisie et à la destruction des stocks de ces marchands à Canton en 1839. C’est le casus belli qui déclenche la première guerre de l’opium (1839-1842), interprétée comme une agression impérialiste caractérisée de la Grande-Bretagne, visant à forcer la Chine à accepter la drogue funeste. » (Cf. Xavier Paulès, L’opium. Une passion chinoise (1750-1950), Préface de Thimothy Brook, Payot, 2011, pages 20-21.)

L’historien Liang Jiabin, dans un texte publié à Taipei en 1968, écrit : « Sous la dynastie des Qing, cette fois grâce au commerce de l’opium, les Portugais obtinrent le droit d’occuper et de gouverner Macao à perpétuité. »

François Gipouloux précise : « Introduit en Chine à la fin du XVème siècle par des marchands arabes, l’opium est importé dès le XVIème siècle pour des raisons médicales. Les importations sont d’abord le fait de marchands portugais, vers 1700. Faute de capital, ceux-ci sont rapidement remplacés par des marchands anglais vers la moitié du XVIIème siècle. A partir de 1773, l’East India Company participe au négoce. C’est vers cette époque que l’opium commence à être fumé. L’opium est cher […]. Lin Zexu (1785-1850), un mandarin auréolé d’une réputation d’intégrité, qui s’est fait remarquer en 1838 par un mémoire traitant de la réinsertion des opiomanes et d’une stricte répression du commerce de la drogue, estime que les dépenses annuelles d’un pauvre équivalent à celles qu’un fumeur consent en un jour. Le commerce de l’opium est – à la différence des autres produits vendus par les Britanniques – effectués au comptant. Les grands négociants britanniques Jardine, Matheson et Co. sont impliqués dans le trafic – ils vendent un tiers de l’opium écoulé en Chine – de même que les marchands espagnols, opérant à partir des Philippines. » (Cf. François Gipouloux, « L’empire : des mutations inachevées à l’effondrement (1796-1911) », dans Hartmut O. Rotermund et alii, L’Asie orientale et méridionale aux XIXème et XXème siècles. Chine, Corée, Japon, Asie du Sud-Est, Inde, Presses universitaires de France, 1999, pages 26-27.)

Danielle Elisseeff rappelle utilement que « les thés consommés en Europe au XVIIIème siècle étaient des thés chinois importés par l’East India Company. Le commerce en enrichit tellement cette dernière qu’elle finança la conquête de l’Inde, en prenant soin de compléter, certes, ses propres investissements par un emprunt fait à la couronne britannique. Mais la compagnie comptait rembourser aisément à la fois l’emprunt et la mise grâce aux gains réalisés dans le cadre d’un commerce triangulaire, ou ‘d’Inde en Inde’, comme on disait à l’époque : depuis le début des années 1780, les Britanniques écoulaient à Canton de grandes quantités de coton brut expédié de Calcutta, ainsi que divers filés indiens. L’argent produit par la vente du coton était aussitôt réinvesti dans l’achat de thé chinois transporté et revendu en Angleterre. La machine bien huilée se grippa quand les Chinois s’avisèrent des énormes bénéfices ainsi réalisés par les Britanniques. Les économistes patriotes reprirent leurs arguments traditionnels contre les importations de produits étrangers, dénonçant l’évasion monétaire chinoise qui en résultait (finalement le thé, payé avec l’argent donné pour le coton, ne rapportait aucun bénéfice aux finances chinoises). Ils prônèrent en revanche une politique d’intensification des échanges à l’intérieur de la Chine et ne tardèrent pas à suggérer une parade habile : il suffisait de vendre à Canton le coton bon marché produit en Chine du Nord. Ce coton chinois, transporté par cabotage au long des côtes, revenait moins cher que l’indien. L’idée était bonne : en peu de temps, les ventes de coton indien s’écroulèrent, au grand dam de l’East Inda Company. Non seulement la Compagnie connut nombre de difficultés pour rembourser son énorme dette, mais il lui manqua même de l’argent pour acheter du thé. De mois en mois, le système s’effritait. Ainsi naquit le projet de vendre massivement de l’opium dont les Chinois usaient à doses mesurées depuis qu’il avait été, dans le cadre du commerce international trans-Pacifique, importé régulièrement d’Amérique : un produit obtenu à partir du pavot, aisé à cultiver en Inde, puis à transporter, et d’un rapport incomparable si l’on savait en favoriser la consommation. » (Cf. Danielle Elisseeff, Histoire de la Chine. Les racines du présent, Editions du Rocher, 1997, pages 223-224.)

L’East India Company « achète en Chine du thé. Mais elle ne dispose d’aucun produit équivalent à exporter. Elle paie donc en métal argent, tandis que ses revenus sont assurés, pour une part croissante, par l’opium. Elle jouit du monopole sur la production et la distribution de cette drogue, qu’elle cesse cependant d’exporter et de distribuer directement en Chine après la deuxième interdiction impériale (1796), pour ne pas menacer ses intérêts dans le commerce du thé. La Company vend alors l’opium aux enchères en Inde à des country traders, marchands privés mandatés par la Compagnie, qui le transportent et le vendent à Canton. Ces marchands privés, fort mécontents de l’entente lucrative entre le cohong [chinois] et la Company voient leurs pressions vigoureusement relayées par celles de fabricants anglais qui réclament l’ouverture du marché chinois. Cette agitation aboutit à l’abolition du monopole de la Company en 1833. » Trois types d’opium sont « mis en vente sur le marché chinois : Patna (Bengale), Malwa (Inde de l’Ouest) et Turc. » (Cf. François Gipouloux, « L’empire : des mutations inachevées à l’effondrement (1796-1911) », dans Hartmut O. Rotermund et alii, L’Asie orientale et méridionale aux XIXème et XXème siècles. Chine, Corée, Japon, Asie du Sud-Est, Inde, Presses universitaires de France, 1999, page 27.)

Timothy Brook indique : « Au XVIIIème siècle, […] des agents de la Compagnie britannique des Indes orientales dressent des listes de marchandises produites aux quatre coins de leur empire qu’ils acceptaient de fournir à tous ceux qui désiraient les acheter. L’une de ces marchandises, de loin la plus lucrative au moment où elle fut portée sur la liste pour la première fois, était un médicament fort ancien tiré du suc du pavot […]. Consciente que la consommation d’opium à des fins euphorisantes n’était pas une bonne chose, la Compagnie interdit à ses agents de le commercialiser en Angleterre. Elle s’interrogea également sur la raison d’être de sa commercialisation dans des pays, comme la Chine des Qing, où tous ses usages, de la consommation à l’importation en passant par la vente au détail et en gros, étaient interdits. » (Cf. Timothy Brook, préface à l’ouvrage de Xavier Paulès, L’opium. Une passion chinoise (1750-1950), Payot, 2011, pages 7-8.)

Thimothy Brook complète : « Dès l’origine, le commerce de l’opium n’eut d’autre fonction que de combler un déficit commercial, et la guerre de l’opium, approuvée par le Parlement britannique en 1840, ne fut qu’une tentative calculée de capitalistes audacieux pour briser le monopole de la Compagnie des Indes orientales sur le commerce chinois. Mais cette entreprise engrangea des profits si fabuleux que les défenseurs de l’impérialisme européen finirent par présenter l’opium comme un article que les négociants honnêtes devraient être autorisés à commercialiser sur un marché mondial libre, une position qui s’accompagnait d’une certaine condescendance à l’égard d’un peuple si dénué de fibre morale qu’il se laissait intoxiquer sans réagir. Les profits considérables du commerce de l’opium furent convertis sans vergogne en valeurs sublimes de la civilisation européenne, rendant ainsi tout ce qui était européen supérieur à tout ce qui était chinois. » (Cf. Timothy Brook, préface à l’ouvrage de Xavier Paulès, L’opium. Une passion chinoise (1750-1950), Payot, 2011, pages 8-9.)

« La contrebande anglo-américaine, et plus généralement l’activité des firmes étrangères à Canton, posaient à la Chine un problème d’autorité, un problème d’Etat. Canton, ainsi que les ports du Sud-Est fréquentés illégalement par les vaisseaux étrangers, tendaient à devenir des foyers d’insubordination et de corruption. La contrebande n’y était possible que par l’existence d’un vaste réseau de clientèles et de complicités ; de nombreux mandarins et marchands chinois n’hésitaient pas à s’enrichir par le trafic avec les étrangers, quitte à défier de plus en plus ouvertement les interdictions impériales. […] Vers 1830, les frictions se multiplient à Canton entre le personnel des factories anglaises [les factories anglaises et américaines étaient au nombre de 13] et les autorités chinoises de juridiction. Les Occidentaux refusaient de se soumettre à la procédure chinoise » des tribunaux. (Cf. Jean Chesneaux et Marianne Bastid, La Chine 1, Des guerres de l’opium à la guerre franco-chinoise 1840-1885, Hatier Université, 1969, page 49.)

Jean Chesneaux et Marianne Bastid expliquent que « les pressions britanniques en vue d’obtenir l’ouverture de la Chine, ainsi que la contrebande de l’opium, qui s’intensifiaient vers 1835-1838, posaient aux autorités impériales un problème d’ordre intérieur, un problème d’Etat. » (Cf. Jean Chesneaux et Marianne Bastid, La Chine 1, Des guerres de l’opium à la guerre franco-chinoise 1840-1885, Hatier Université, 1969, page 54.)

Danielle Elisseeff souligne que l’empereur Daoguang, qui régna de 1821 à 1850, devait « attaquer de front la délicate question de l’opium. L’affaire mettait en cause, au-delà de la santé publique, des enjeux internes et internationaux fort complexes. » (Cf. Danielle Elisseeff, Histoire de la Chine. Les racines du présent, Editions du Rocher, 1997, page 222.)

L’historien britannique P. Lowe écrit dans Britain in the Far East (Londres, Longman, 1981, page 6) : « Les intérêts et les aspirations économiques furent certainement importants, notamment en Chine. Une combinaison de motifs politiques, stratégiques et économiques contribua au processus de l’expansion. Le rôle de l’initiative individuelle fut souvent fondamental : l’homme sur place jouissait au XIXème siècle d’une considérable liberté du fait que les communications avec l’autorité supérieure et particulièrement avec Londres étaient lentes et difficiles. » (Cité par Nora Wang, L’Asie orientale du milieu du 19ème siècle à nos jours, deuxième édition revue et complétée, Armand Colin, 2000, page 48.)

« A la fin de 1839, les positions des deux pays, l’Angleterre et la Chine, étaient de plus en plus éloignées. » Le trafiquant d’opium, l’Américain Forbes, refuse de quitter Canton avec les Anglais « au nom de leurs intérêts communs » et conserve son indépendance de mouvement. « Effectivement, les Américains gagnèrent énormément d’argent, en partie en raison du retrait anglais. » (Cf. Paul Butel. L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995, page 113.)

Pour George Deniker, Consul général de France, toujours prompt à défendre les Anglais, « ce n’est donc pas l’opium de provenance étrangère qui a engendré le vice. Mais il l’a grandement favorisé par la suite. Car l’opium de l’Inde et celui de Perse étaient plus appréciés que l’opium chinois. » (Cf. George Deniker, « Chapitre V. La Chine, terre de culture et objet de convoitise », dans René Grousset, La Face de l’Asie, Paris, Payot, 1955, page 308.)

Le déroulé de l’agression britannique

Paul Butel indique : « La première phase de la guerre […] fut courte, de juin 1840 à janvier 1841. La stratégie anglaise visait à exercer une pression directe sur la cour de Pékin en portant la menace sur les provinces du nord de la Chine. On laisserait Canton de côté, en se contentant de bloquer la rivière des Perles, et des positions seraient contrôlées sur la côte de la Chine du Sud et de la Chine centrale. En atteignant l’embouchure du Pei-Ho, près de Tientsin, les Anglais se rapprochaient de la capitale. […] Forte de vingt navires de guerre, dont plusieurs à vapeur, avec les transports pour 4000 soldats, en majorité indiens, l’expédition atteignit à la mi-juin l’estuaire de la rivière des Perles. […] Début juillet, les Anglais débarquèrent dans l’île de Chusan, à l’entrée de la baie de Hangzhou […] à proximité des provinces les plus riches en thé et en soie. Le bombardement de la ville de Ting-Hai, à Chusan, fut un des premiers actes [démentant les propos de respect de la sécurité des personnes et des biens]. » Un pillage suivit. La flotte britannique remonta au nord de la mer Jaune et pénétra dans le golfe de Petchili, se trouvant à moins de 150 kilomètres de Pékin. « La pression anglaise s’exerça […] à nouveau sur Canton dont la ville fut à la merci des Anglais en mars 1841. […] Un bombardement général de la ville conduisit les Chinois à accepter de payer six millions de dollars en une seule semaine, de faire évacuer la ville par leurs troupes. » Ce fut la « rançon de Canton ». (Cf. Paul Butel. L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995, pages 119 à 123)

Jean Chesneaux et Marianne Bastid souligne l’existence d’un incident important, qui « survint les 29-30 mai [1841] aux environs de village de Sanyuanli ; un bataillon anglo-indien, qui pillait la campagne depuis quelque temps, profanait les tombes, molestait les femmes, fut encerclé par plusieurs milliers de paysans armés de piques, de faux, de bambous. […] Le souvenir de Sanyuanli est resté un des thèmes favoris du nationalisme chinois moderne. » (Cf. Jean Chesneaux et Marianne Bastid, La Chine 1, Des guerres de l’opium à la guerre franco-chinoise 1840-1885, Hatier Université, 1969, page 56.) A Sanyuanli, « plusieurs femmes furent violées. » (Cf. John K. Fairbank, The Cambridge History of China, vol. 10, Cambridge, U.P., 1978, page 202.)

« La rançon de Canton ne marqua pas la fin de la guerre. Amoy [Ximen aujourd’hui], Ningpo, Shanghai, les places du Zhejiang furent tour à tour pris. Inspirée […] par Jardine [le trafiquant britannique], la stratégie était de couper en deux la Chine ; en s’installant sur la baie de Hangzhou et en pénétrant dans l’estuaire du Yang-Tsê, on pourrait bloquer les expéditions de grains de la Chine centrale en direction de la capitale. Après la chute de Ningpo, en octobre 1841, il y eut un arrêt de l’offensive britannique, les Anglais attendant des renforts de l’Inde pour le printemps suivant. » « Une contre-offensive chinoise se déroula en mars 1842, avec l’attaque de Ningpo ». Des vaisseaux britanniques mouillaient face à Nankin, à l’intérieur de la Chine centrale et tout le Zhejiang était contrôlé par les forces de la Grande-Bretagne. (Cf. Paul Butel, L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995,  pages 124-125.)

Evidemment, le libre commerce de l’opium ne figurait pas explicitement dans la négociation, sauf d’une manière indirecte à travers le montant des indemnités réclamées par les Britanniques.

En parallèle des négociations du « traité » de Nankin, les Chinois « soulevèrent la question de la suppression de la culture du pavot en Inde. L’Anglais [Pottinger] répliqua, avec toujours la même hypocrisie, que la loi britannique ne pouvait faire prendre une telle mesure qui serait un abus de pouvoir de la part de Londres. Avec suavité, il indiqua que l’éradication du mal ne dépendait que des Chinois eux-mêmes : ‘Si vos peuples sont vertueux, ils abandonneront la pratique mauvaise, et si vos fonctionnaires sont incorruptibles et font exécuter leurs ordres, aucun opium ne pourra entrer dans votre pays.’ Mais comme il en allait autrement, Pottinger insinua que le commerce de la drogue pourrait être légalisé. (Cf. Paul Butel, L’opium. Histoire d’une fascination, Editions Perrin, 1995, pages 127-128.)

 

Les impacts du traité inégal…

Le « traité de Nankin » du 27 août 1842 est le fruit de la « politique de la canonnière », menée au nom de la guerre de l’opium. Imposé par la violence par la Grande-Bretagne à la Chine, celui-ci ouvrait au commerce britannique cinq ports, ouverture assortie de droit de résidence et de représentation consulaire : Canton, Amoy (Xiamen), Fuzhou, Ningbo et Shanghai, la cession perpétuelle de Hong Kong, l’abolition du monopole du « Cohong », l’établissement d’un tarif douanier, le versement d’une forte indemnité par la Chine,… Un accord additionnel de 1843 accorde à la Grande-Bretagne le traitement de la nation la plus favorisée. « En bref, la Chine perd en 1842 son intégrité territoriale, son indépendance en matière douanière, et le droit de refuser le commerce britannique. » (Cf. Nora Wang, L’Asie orientale du milieu du 19ème siècle à nos jours, deuxième édition revue et complétée, Armand Colin, 2000, page 52.)

« Le traité de Nankin est le premier d’une longue série d’accords imposés par la force militaire – ou l’intimidation – et qui formeront un véritable système. » (Cf. Nora Wang, L’Asie orientale du milieu du 19ème siècle à nos jours, deuxième édition revue et complétée, Armand Colin, 2000, page 51.)

« Les autres Etats occidentaux s’engouffrent dans cette brèche. Le gouvernement chinois [mandchou], en partie pour contrebalancer la puissance de la Grande-Bretagne, signe en 1844 le traité de Wangxia avec les Etats-Unis et avec la France celui de Huangpu (Whampoa) et d’autres traités avec la Belgique (1845) et la Suède (1847). Ces textes ne diffèrent de celui de Nankin que par l’absence de cession territoriale. » (Cf. Nora Wang, L’Asie orientale du milieu du 19ème siècle à nos jours, deuxième édition revue et complétée, Armand Colin, 2000, page 52.)

Jean Chesneaux et Marianne Bastid expliquent que les Occidentaux, par les traités de 1842-44, ont cherché à avoir accès aux régions économiquement les plus évoluées. (Cf. Jean Chesneaux et Marianne Bastid, La Chine 1, Des guerres de l’opium à la guerre franco-chinoise 1840-1885, Hatier Université, 1969, page 62.)

 

 

« Jusqu’en 1861, toutes les provinces au nord du Yang-tseu [Yangzi] ignorèrent l’existence d’opium d’importation. » (Cf. George Deniker, « Chapitre V. La Chine, terre de culture et objet de convoitise », dans René Grousset, La Face de l’Asie, Paris, Payot, 1955, page 308.)

Xavier Paulès indiquera que cet épisode d’importante consommation d’opium en Chine ne sera, finalement, qu’une courte parenthèse au vu de la longue histoire chinoise et que plusieurs campagnes des autorités publiques seront lancées pour éradiquer ce fléau social et de santé collective.

Ce ne sera qu’après l’avènement de la République populaire de Chine que l’opium sera complètement éliminé.

 

 

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