Nous avons perdu notre amie ZHANG Jing (octobre 2014)

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

Nous avons perdu notre amie ZHANG Jing. Quelle tristesse !

Il y a peu, nous avons appris le décès récent de notre amie ZHANG Jing. Nous ressentons une douleur indicible et elle laisse un vide immense autour d’elle.

« Ma maman m’a prénommée Jing, paix ».

Diplômée de l’Institut de diplomatie, elle est « très sérieuse dans son travail » et « très travailleuse », nous a toujours dit Xiaoyun, sa fidèle et meilleure amie.

Intelligente, déterminée, volontaire. Avenante et à l’écoute. Humble et aimant la simplicité. Telle était notre amie et camarade Jing.

Jing a travaillé pendant plusieurs années au Service culturel de l’Ambassade de République populaire de Chine à Paris. Sa mission la passionnait. Son époux et sa famille étaient pressés de la voir revenir à Beijing. C’était un devoir de retourner au milieu des siens.

Thierry GERBER a rencontré ZHANG Jing à l’occasion d’un triste évènement : le décès en décembre 2008 de Claire JULLIEN, sinologue et libraire-pilier de la Librairie Le Phénix à Paris. Jing représente le Service culturel de l’Ambassade qui tient à souligner la contribution personnelle de Claire dans l’approfondissement en France de la connaissance de la Chine. Jing porte un long manteau blanc. Les amis de Claire se retrouvent après la cérémonie d’adieu dans les locaux de la librairie. Nous faisons connaissance : « Tout le monde était très triste et vous avez remarqué ? Il y a eu de la pluie pendant la cérémonie : même le ciel pleurait. » Je lui parle de mon intérêt pour la Chine, de mon voyage en Chine en juillet 1977, alors que je n’avais pas vingt ans, Claire accompagnait notre groupe (groupe n°7 de l’Association des amitiés franco-chinoises). Elle me parle peu d’elle. Elle prend mes coordonnées pour me faire figurer sur la liste des amis de la Chine.

Début 2009, je reçois une invitation pour une soirée de célébration du Nouvel an chinois, organisée au Service culturel de l’Ambassade de Chine à Paris. Je m’y rends bien volontiers. Après le spectacle, nous faisons plus ample connaissance. Elle porte un costume gris au col Sun Yat-sen (appelé à tort col Mao). De mémoire, elle était Troisième Secrétaire. Elle va retourner bientôt dans la capitale chinoise. Tout le monde l’attend et elle veut avoir un enfant. Elle évoque les conséquences de la crise de 2008, elle s’intéresse au patrimoine immatériel. Elle ne croit pas dans les signes astrologiques. On parle des cuisines chinoises. Je lui demande si elle est membre du Parti. Elle est très fière d’avoir été admise au sein du Parti communiste chinois. Je la félicite. Nous nous promettons de rester en contact. Nous le ferons. Elle serait heureuse de venir m’accueillir lors de mon prochain voyage à Beijing. Je l’ai toujours imaginé m’attendant à l’aéroport de Pékin. Et faisant quelques visites au sein de la capitale chinoise. Je ne la reverrai plus.

De retour à Beijing, elle devient journaliste à Beijing information et Beijing review. C’est la période du passage d’une revue mensuelle papier au site internet à créer. Elle fait partie de l’équipe de sept personnes en charge de cette transition. « Liberté dans le choix des thèmes. Je traduis, je rédige, selon mon propre goût, c’est intéressant », m’écrit-elle en mai 2009.

Thierry, son camarade de France, lui adresse un courriel en février 2009 contenant l’exposé de son projet d’étude-recherche. En plus de la problématique, les premiers fichiers texte existent déjà sur la base de l’exploitation des premières sources trouvées.

En mai 2009, elle écrit que mon « projet de recherche est intéressant, mais difficile en même temps. » Jing parle et écrit très bien le français. Je me suis toujours demandé si le « mais » si fréquemment utilisé chez nous a un équivalent courant en chinois. Pour moi, les mais évoquent la plupart du temps de fausses contradictions et sont peut-être le fruit d’une logique non dialecticienne, alors que les Chinois baignent dans la dialectique. Je n’ai pas eu le temps de parler de l’emploi du « mais » avec Jing. Elle l’utilise comme le font les Français.

Elle a parlé de mon thème de recherche avec ses collègues.

Elle habite désormais un appartement à trois kilomètres au-delà du quatrième périphérique (trois kilomètres au nord de Xueyuanqio) et elle doit prendre du temps de loisir pour aménager un espace complètement vide. Avec « simplicité » car Jing et son mari veulent conserver de l’espace. « Je recherche des plantes pour le salon » écrit-elle.

Jing aimait beaucoup la vie, la nature, les animaux, les plantes et les fleurs, le soleil, les palmiers, les jolies villes de France et les côtes sud de la Chine. Beijing et Shanghai. Les bonheurs simples aussi.

En mai 2009, elle écrit : « Avoir un petit jardin, c’est le grand bonheur. En ce début d’été, je pense que votre jardin doit être déjà luxuriant. Ma mère en a un aussi. Elle a planté des fraisiers, deux pieds de vigne et un petit grenadier. Hier, 20 mai, ma mère m’a longuement parlé de sa récolte de quatre petites fraises sucrées. »

J’ai envoyé début juillet 2009 deux cartes postales de l’Ile-de-Ré à son adresse professionnelle. Deux envois, le même jour, pour voir comment fonctionnent les liaisons postales internationales. Jing ne reçoit qu’une carte. La 2/2. Elle écrit le 22 juillet : « Votre île est une beauté simple et pure. La ruelle fleurie me rappelle les jolies villes que j’ai visitées en France. J’adore la nature, les plantes et les animaux. A Beijing, dans le quartier où j’habite, on plante les mêmes fleurs que celles de la carte. Je ne connais pas leur nom, mais ces fleurs sont multicolores et peuvent durer longtemps. J’apprécie leur caractère chaleureux et persévérant. » Sur la carte de l’Ile-de-Ré, il s’agissait de roses crémières.

Mi-2009, Jing a participé à un concours de chants pour célébrer le soixantième anniversaire de la R.P.C. et de l’agence de presse où elle travaille. En juin 2009, elle m’explique que l’expert français de leur équipe rejoint la France, suite à une crise de nostalgie. Et il faut rechercher un nouvel expert.

Jing a effectué courant 2009 plusieurs déplacements professionnels dans des villes du sud de la Chine. Elle écrit : « Vous savez, le sud de la Chine est très beau, avec ses palmiers, ses côtés et le soleil… » (courriel d’octobre 2009)

A son retour, elle a suivi un stage de trois semaines pour perfectionner encore plus son français. « Notre prof est un expert dans le domaine de l’interprétariat international. A l’âge de 61 ans, il a l’air beaucoup plus énergique que nous les jeunes. C’est un Belge plein d’humour. »

En septembre 2009, elle a été choisie pour participer à un concours de chant choral dans le cadre de la célébration de la fête nationale. « Il y a eu plusieurs répétitions, c’est une expérience amusante. » Elle a rejoint la petite équipe de Français afin de rédiger la rubrique spéciale pour la fête nationale. Deux jours de travail supplémentaires au cours des huit jours de congés accordés.

C’est un peu les samedis communistes du temps de Lénine.

Cherchant à joindre Jing à son bureau, j’ai eu l’occasion de parler à son chef, qui est très aimable. Autant que ses collègues. Jing prend le temps de discuter avec moi. Je ne reste jamais plus d’un quart d’heure au téléphone, par respect du travail des autres.

En octobre 2009, Jing soutient mon projet de jumelage de La Ferté-sous-Jouarre et Pingyao et me donne de précieux conseils. Elle précise que dans certains jumelages, l’attention de certaines villes « ne s’accroche que sur les investissements et intérêts économiques, tout en négligeant la culture, l’enseignement, le tourisme ».

Nos relations s’approfondissent. Nous sommes passés du « Bonjour M. Gerber » (21 mai 2009) à « Bonjour, bonjour, Cher Thierry » (31 mars 2010). Jing indique que du fait de la demi-grève de Google.fr en Chine, Yahoo est de nouveau disponible. Elle m’indique : « Je suis de plus en plus prise par le boulot et nous commençons même à produire des contenus multimédias sur notre site d’information. Nous avons un nouveau collègue français qui s’appelle G… Il est gentil, dynamique et plein d’idées. Il nous aide beaucoup. Je réalise maintenant que travailler sur un site Web, c’est un boulot intéressant, mais sans fin. » Elle me propose de publier des articles sur les relations franco-chinoises au cas où j’en écrirais.

Après une fausse couche en janvier 2010, Jing m’annonce début juin une très bonne nouvelle : Elle est enceinte de deux mois. « J’ai mal au cœur tout le temps et je vomis une fois par jour. » Elle indique aussi que « dans le petit jardin de mes parents, les deux abricotiers sont lourds de fruits. Mais il y a des voleurs de fruit dans le quartier. L’an dernier, les kakis avaient été volés pendant une nuit. »

9 juin 2010 : Suite à ma demande Jing cherche « un prénom chinois pour toi ». Elle étudie aussi des questions économiques avec son collègue français. Et il y a une nouvelle rubrique sur le site web : « Mille et une questions sur la Chine » : « Je voudrais bien savoir quels sujets intéressent le plus les Français ».

30 décembre 2010, début du congé maternité. Puis, c’est la naissance de « Petit Tigre » début janvier à 12 heures 55 (l’heure du repas), après douze heures d’accouchement. C’est l’année du Tigre. Jing évoque les rites de la tradition chinoise relatifs aux femmes qui viennent d’accoucher (ne pas se laver pendant un mois, ne pas manger de sel, etc.) Elle est fatiguée car le Petit Tigre dort peu et a beaucoup faim.

29 janvier 2011, elle m’écrit : « Ma collègue de bureau vient de m’informer de l’arrivée de deux colis venant de Paris. Je les aurais quand cette collègue viendra me voir après la fête du Nouvel an chinois. C’est un grand bonheur pour mon bébé de recevoir ces précieux cadeaux. »

Xiaoyun, sa proche amie, me dira pas mal de mois plus tard : « Son fils est vif et très drôle, il nous fait beaucoup rire ».

J’ai retrouvé quelques articles rédigés par ZHANG Jing qui sont encore en ligne :

« Un homme, une ruelle, un rêve – Interview de Wu Meisen, concepteur général de Tianzifang ». Quelques phrases clés de l’article. ZHANG Jing écrit que WU Meisen n’a pas « cet air majestueux souvent aperçu chez les grands patrons. Il est plutôt simple, et humble. » Un très bel article qui relate l’histoire de Tianzifang, de la ruelle 210 à Shanghai et de l’avenue Taikang (actuellement espace de 20 000 kilomètres carrés). « Né dans d’anciennes usines et développé dans le quartier résidentiel, Tianzifang respecte profondément la culture traditionnelle de l’ancienne Shanghai, et a pris l’initiative de présenter l’architecture des Shikumen comme candidat au patrimoine culturel immatériel de l’Humanité de l’UNESCO. » « 80% des patrons du quartier sont des femmes », ces maisons anciennes exigeant une gestion soigneuse. « A chaque pas, on y sent la créativité. Chaque boutique est un paysage. Toute la zone constitue elle-même une création courageuse, dans une transformation urbaine douce. » Cet espace de créations est surnommé « Petites Nations Unies culturelles ». Si certains surnomment encore le quartier « Xiazhijiao », c’est-à-dire « endroit délabré sans espoir » dans le dialecte Shanghai, ZHANG Jing montre que c’est en réalité « un Eden plein de potentialités. » « Aujourd’hui, Tianzifang est un bon exemple en matière de fiscalité, d’emploi, de protection du patrimoine et du développement urbain. Il se distingue surtout par son charme humain, originel et artistique. » Etudiée par un chercheur, cette expérience a été soutenu par le gouvernement local et quelques 100 zones d’industrie créatives ont vu le jour à Shanghai. ZHANG Jing concluait son article en indiquant que « c’est peut-être la simplicité de Wu Meisen qui lui a permis de réaliser son rêve, tout en nourrissant ceux des visiteurs de Tianzifang. »

Un autre article montre que Jing veut maîtriser la connaissance des grands enjeux économiques. Elle écrit : « Les nouvelles économies menacées de déficits jumeaux » (7 juillet 2011). Il s’agit des déficits commerciaux et de la crise des finances publiques des Etats. Dans cet article ZHANG Jing écrit : « A long terme, l’accélération du réajustement de la structure économique [des pays émergents] constitue l’unique moyen pour les nouvelles économies de marché pour se libérer de leur trop forte dépendance vis-à-vis des pays avancés. Il est raisonnable de déplacer la priorité sur l’augmentation de la demande intérieure, l’élargissement des facteurs de croissance interne ainsi que le renforcement de la créativité. D’une part, des efforts doivent être faits pour libérer le grand potentiel de la demande domestique à travers l’augmentation des revenus des habitants et le renforcement de leur pouvoir d’achat. D’autre part, il faut élever énergiquement la capacité de création scientifique et technologique, cultiver sans délai les nouvelles industries stratégiques, et former progressivement une structure industrielle caractérisée par la compétitivité nationale. »

Je ne lui ai jamais posé la question de savoir si elle écrivait ses articles directement en français ou si elle écrivait d’abord en chinois.

Début 2012, deuxième anniversaire de Petit Tigre, j’envoie des cadeaux.

J’ai régulièrement appelé Jing à son bureau. Je me suis aperçu rapidement qu’elle souffrait d’une grave maladie. Xiaoyun m’a dit son dit sa « grande admiration pour le courage et la détermination de Jing. Elle est pleine d’énergie ». Grâce à une collègue de Jing, j’obtiens son téléphone personnel. Je peux enfin parler tranquillement avec elle. Jing est comme avant, telle que je l’ai connue. Si elle évoque ses séjours réguliers à l’hôpital elle n’en dit pas plus et interroge et discute d’autres choses. Peut-être pour la conforter dans sa posture, je lui dis que moi aussi je suis persévérant. La persévérance est à coup sûr une grande qualité. A l’évidence, nous la partageons. Quand deux Français se rencontrent, ils parlent plutôt de ce qui les différencie, quand un Chinois et un Français se rencontrent, le Chinois évoque les éléments qu’il partage avec son interlocuteur.

Son amie Xiaoyun m’a dit, régulièrement, son admiration pour la détermination et l’envie de vivre de Jing. J’imagine la tristesse de Jing de voir le moment approcher de devoir quitter le monde, sa famille, ses amis... Elle était aimante vis-à-vis de ses proches.

 Le 20 octobre 2014, j’ai appelé Jing. A Pékin, c’était dans l’après-midi. Personne n’a répondu. Xiaoyun m'apprend la très triste nouvelle : Jing était décédée.

J’ai adressé un courriel à la rédaction de Beijing review : « C'est avec une infinie tristesse que j'ai appris ce matin le décès de la camarade ZHANG Jing. Grâce à des collègues de son bureau, j'avais obtenu son numéro de téléphone à son domicile. Comme cela, j'ai pu lui reparler. Ce matin, depuis Paris, j'ai appelé chez elle mais personne n'a répondu. J'ai alors téléphoné à une de ses amies proches qui m'a informé de cette triste nouvelle. J'ai rencontré Jing lors des obsèques de Claire JULLIEN, un des gérantes de la Librairie Le Phénix à Paris. Jing avait dit que même le ciel était triste ce jour-là puisqu'il y avait eu de la pluie. Je l'ai revu ensuite à des soirées culturelles du Nouvel an chinois, au service culturel de l'Ambassade de Chine à Paris. Puis elle est repartie à Beijing. J’avais évoqué mon étude-recherche et pris ses conseils. […] Jing m'avait adressé ses vifs encouragements pour la réussite de cette étude, qui pourrait s'intégrer dans un projet franco-chinois. Je savais qu'elle était malade, mais je n'avais jamais osé demander de quelle pathologie elle souffrait. Je m'inquiétais pour elle. Son amie proche, Xiaoyun, me disait toujours que Jing était très travailleuse, et elle était admirative de son courage dans la lutte contre la maladie. Jing était une personne très intelligente, gentille et avenante. Elle aimait la vie, les animaux et les fleurs. Elle m'avait dit que si je venais à Beijing, elle viendrait m'accueillir. Je luis disait que je viendrais un jour revoir Pékin que j'ai connu en juillet 1977 (groupe n°7 de l'Association des amitiés franco-chinoises). Je ne la reverrai plus. Je regrette de ne pas l'avoir connu d'une manière plus complète. Je savais son engagement au Parti communiste. Je partage cet engagement idéologique.
Avant d'avoir son numéro de téléphone à son domicile, lorsque je téléphonais à son bureau, j'étais toujours très bien accueilli par ses collègues et par son chef. Je vous adresse mes meilleures salutations.
Par la présente, dans cette épreuve commune, j'adresse mes plus sincères condoléances à son époux et à son fils, Petit Tigre, à ses parents et autres membres de sa famille, ses proches, amis et collègues de travail. Mes pensées attristées s'envolent vers Beijing. Bien à vous tous
. »

Aujourd’hui, pour rendre hommage à ZHANG Jing, âgée de 34 ans je crois, j’ai repris des extraits du poème « Ode à l’oranger », composé par CH’U Yuan (322-295 avant Jésus-Christ) : « Superbe est l’oranger, / Profondément planté et stable, Ses feuilles vertes, ses blanches fleurs / Le font aimer. / Sous son élégante écorce / Il a la blancheur de l’innocence, / Dès l’enfance si toi-même, / Droit et ferme, qui ne t’admire ! / Entre tous mesuré, mais libre / Ta vertu, ta probité / Egalent celles de la Terre et du Ciel. / Je serai ton éternel ami / Toi qui sait résister à l’hiver. / Tenace sans démesure. / Malgré ta jeunesse, / Tu es mon maître, / Et semblable à Po Yi [un sage du temps des Shang],/ Tu es mon emblème. »

Oui, Jing était une personnalité saine, aimable et aimante, forte et emblématique. Inspirons-nous d’elle et suivons son exemple !

Thierry GERBER

 

 

 

 

 

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