Première ébauche de l'itinéraire de l'écrivain YAN Lianke

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

A l’occasion de son séjour à Paris, nous avons tenté de reconstituer une partie de la vie de YAN Lianke, et une chronologie partielle de ses publications en chinois et en français, à partir de divers matériaux publics disponibles en français. YAN Lianke est né en 1958, dans une petite bourgade rurale du district de Song, près de Luoyang, dans la province du Henan, au centre de la Chine. Il réside actuellement à Beijing. Il ne parle ni anglais, ni français. La librairie Le Phénix, à Paris, l’a invité le 21 octobre 2009 à présenter son dernier livre Bons baisers de Lénine (titre original : La Joie de vivre, 2003, en chinois) et à dédicacer ses ouvrages. Ce texte voit le jour en guise de remerciement pour ses deux dédicaces. Il séjourne encore actuellement à Paris, où Pascale Nivelle l’a rencontré (cf. l’interview de YAN Lianke, dans Libération du 30 décembre 2009). Il a écrit, à ce jour, huit romans, soixante-cinq récits et de nombreux textes plus courts. Pour YAN Lianke, l’écriture est une véritable passion. Il puise son inspiration et son imagination au sein de sa province natale : sa nature et ses paysages, ses gens et leur travail, ses animaux domestiques ou sauvages. « C’est ma source, où s’ancre mon imagination. » Il se définit lui-même comme « écrivain de la terre ». Enfant, il écrivait déjà, à la bougie, des petits romans que sa mère, effrayée par cette passion « inutile », brûlait dans le fourneau de la cuisine. Elle ne savait pas lire, comme tous ceux du village, son rêve était qu’il devienne militaire, pour échapper à la terre qui avait déjà accaparé ses frères. Sur sa terre natale, « à 16 ans, à la chandelle alors qu’on manquait d’huile, j’y ai écrit mon premier roman, pour fuir au moins par l’imagination la vie à la campagne. Mon père avait alerté le chef du village, persuadé que j’étais malade mental. Ma mère avait brûlé mon manuscrit pour faire la cuisine. » (cf. Libération, 30 décembre 2009). A 17 ans, il est parti travailler à Luoyang sur les chantiers et il va travailler deux ans dans une cimenterie. A 20 ans, cédant à la volonté de sa mère, il s’engage dans l’armée. Celle-ci sélectionne ses recrues : n’entre pas qui veut. Et à cette époque, elle « recrute des auteurs pour sa propagande » (cf. Libération, 30 décembre 2009). En 1978 donc, il rejoint l’Armée populaire de libération (APL) dans un service de propagande et écrit des reportages et des pièces de théâtre. Il aime vraiment son métier à l’Armée et il s’adonne à sa passion : l’écriture personnelle. « J’ai fait mon métier d’écrire grâce à l’armée. » Il commence des études supérieures en 1983 à l’Université du Henan dont il sort diplômé en 1985. Il gagne un prix littéraire, devient bibliothécaire et suit en 1989 les cours de l’Académie d’art de l’Armée populaire de libération (une source mentionne qu’en 1985, il est diplômé de la section de littérature de l’institut des arts de l’Armée populaire de libération). C’est dans cette période qu’il rencontre un autre écrivain militaire… Mo Yan (Guan Moye, qui prend le nom d’écrivain Mo Yan « celui qui ne parle pas », quittera l’armée en 1997 avec le grade de colonel). En 1994, il écrit le roman Xia ri luo (que nous pouvons traduire par « La Chute du soleil en été » ou « Le Soleil d’été se couche » ou « La Chute du soleil »), l’histoire d’un soldat qui pense. Ce texte relate les méandres d’une carrière au sein de l’APL : un jeune cuisinier de l’armée se suicide, ruinant ainsi les espoirs d’ascension de son supérieur. Roman qui n’a pas été publié en Chine. « Lorsque mon premier roman a été interdit en 1994, j’ai dû écrire une autocritique pendant six mois car chaque jour on me renvoyait ma copie en me disant insuffisant. » explique-t-il à Pierre Haski, en août 2008. En 1996, des échos brouillés commencent de monter de sa province natale. Dans les « villages du sang », les habitants mouraient du VIH/sida par centaines. Au début, on parlait d’une sorte de « fièvre »… YAN Lianke, sans dévoiler sa qualité d’écrivain, fait plusieurs allers-retours s’intéressant aux malheurs de ces paysans oubliés et aux causes du désastre. Ces rencontres constitueront une partie des matériaux du bouleversant roman Ding Zhuang meng (Le Rêve du village des Ding), sur lequel il va travailler sur neuf années. Ayant lu l’étude de GAO Yaojie sur la situation du Henan dans le milieu des années 1990, YAN Lianke, apprenant les pratiques de « têtes de sang » (les collecteurs, peu scrupuleux en matière sanitaire, assoiffés d’argent), « a eu le sentiment qu’il devait écrire quelque chose. », déclare-t-il dans une interview publiée dans le Nanfang Zhoumo. YAN Lianke se consacre à des recherches sur la crise du VIH/sida dans le Henan et accompagne un chercheur sino-américain (sept fois en trois ans) jusqu’à la publication de Ding zhuang meng aux éditions Wenyi de Shanghai. En 2003, à sa sortie, Shou huo, « La Joie de vivre » ou « Profiter de la vie » (le fameux Bons baisers de Lénine, publié en français par les éditions Philippe Picquier, 2009), « n’a pas été censuré. En revanche, j’ai été obligé effectivement de démissionner de l’armée. En fait, un de mes supérieurs a pensé que, au prochain mouvement anti-droitiste, je serais la cible privilégiée et qu’il était préférable pour tous que je démissionne. J’en ai ressenti un profond sentiment de libération : j’avais déjà tenté trois fois de quitter le corps militaire en vain ; avec la publication de cet ouvrage, cela s’est finalement fait sans peine ! […] Je suis devenu en 2004 membre de l’Association des écrivains de Pékin. », indique-t-il dans une interview. Dans un autre entretien, il précise à propos de Shou huo, : « C’est un des trois [livres] que je préfère. Ce livre n’a pas été censuré (contrairement à ce que dit la jaquette du livre) et a obtenu le prix littéraire Lao She. Mais c’est vrai que les réactions des autorités militaires à ce livre ont été virulentes et ont entraîné mon départ de l’armée. », indique-t-il dans une autre interview. Le roman Wei remnin fuwu est publié en Chine en 2005 mais tous les numéros de la revue littéraire cantonaise Huacheng dans laquelle il figure sont rappelés et retirés de la vente. Il sera publié en France sous le titre Servir le peuple, par les éditions Philippe Picquier (2006 et 2009 pour l’édition de poche). Le soldat-cuisinier « pensa monter au premier étage chercher son caleçon mais il risquait de réveiller Liu Lian [l’épouse du commandant de la caserne] qui dormait encore [après leurs ébats amoureux]. Il décida donc de sortir tout nu et ouvrit doucement la porte de la cuisine. Aussitôt la lumière de la lune s’abattit sur lui. C’était la pleine lune de la mi-automne. Elle était suspendue dans le ciel de l’ouest et il découvrait que la lune pouvait émettre une lumière dorée. Insouciante, libre de toute attache, elle semblait prête à tomber. Ce n’était pas la première fois qu’il éprouvait cette peur de voir la lune tomber. » (page 128). En août 2005, il achève, après cinq mois intenses d’écriture, son livre Ding zhuang meng (Le Rêve du village des Ding, Editions Philippe Picquier 2007, 2009 pour l’édition de poche). YAN Lianke avoue s’être autocensuré : « J’ai limité le livre à un seul village, je n’ai pas mentionné que des cadres de haut niveau étaient impliqués… Je n’ai pas rapporté nombre de détails terrifiants. », indique-t-il dans une interview. Avoir écrit ce livre a été pour lui une très grande souffrance. Il a livré toute cette souffrance et ce désespoir à son éditeur. Mais ce livre est surtout une incitation aux batailles pour la vie. Dans sa postface au Rêve du village des Ding, YAN Lianke écrit : C’est au milieu de mois d’août 2005, à dix heures du matin, que j’ai mis le point final au Rêve du Village des Ding. J’ai posé mon stylo et je suis resté assis devant mon bureau, seul et désemparé, éprouvant pour la première fois de ma vie un besoin urgent de parler à quelqu’un. Ma femme était dans sa famille au Henan, mon fils étudiant à Shanghai devait être en cours et les téléphones portables de mes plus proches amis, d’ordinaire toujours allumés, se trouvaient à ce moment précis éteints ou injoignables. Après plusieurs tentatives infructueuses, j’ai jeté sur mon bureau les écouteurs de mon téléphone portable. Abattu, vidé de mes forces, je suis resté là. Ecrasé par le sentiment de mon impuissance, je me voyais abandonné au milieu de l’océan sur une île déserte sans herbe et sans oiseaux. Il devait être une heure quand de suis sorti. J’ai longé la ligne de métro numéro 13 qui passe près de chez moi jusqu’à un terrain vague et je me suis assis, le regard absent, près d’un petit bosquet. Le soleil se couchait quand je suis rentré chez moi, reprenant peu à peu conscience de la réalité et de la nécessité de supporter les vicissitudes de la vie. J’ai mangé une barquette de nouilles lyophilisées et, sans me laver le visage, sans me brosser les dents, sans même me déshabiller, je me suis laissé tomber sur le lit. Il faisait grand jour quand je me suis réveillé. J’avais dormi comme le voyageur que s’arrête épuisé la nuit tombée dans une auberge au bord de la route. » Pour son autre roman Nian yue ri, YAN Lianke a reçu en 2005 le prix Lu Xun de littérature. Traduit en français, Les jours, les mois, les années, est publié par les éditions Philippe Picquier en février 2009. Il décrit la lutte sous un soleil implacable d’un vieil homme, paysan pauvre, et de son chien aveugle pour leur survie et celle du village déserté par ses habitants. « La bête ne pleurait pas. L’homme caressait d’une main, le chien lui léchait l’autre. Cette nuit-là, ils se sentirent soudain inextricablement liés par un sentiment dont la douceur les envahit, les inonda tous les deux » (page 19). Le chien et l’homme mourront mais pas complètement. Des villageois reviendront mais faute de semences repartiront. Alors, « le silence reprit sa souveraineté, ne laissant sourde, durant le jour, que l’éclat sonore des rayons s’entrechoquant, et durant la nuit, la caresse cristalline du halo lunaire touchant le sol. Seuls demeurèrent sept garçons. Sept jeunes gens vigoureux qui dressèrent sept cabanes sur sept arrêtes montagneuses. Dans la terre brune de sept champs, sous le soleil de plomb, ils semèrent sept grains de maïs, sept grains tendres et brillants. » (page 125). En novembre 2006, les éditions des Riaux publie cinq nouvelles dans le recueil intitulé Amour virtuel de poil de cochon. Cinq nouvelles de la Chine d’aujourd’hui. YIAN Lianke y signe la nouvelle « Poil de cochon ». Genbao espère tirer la pochette un poil de cochon noir qui lui permettra de s’accuser à la place du Chef de bourg. YAN Lianke a finalement démissionné de l’Union des Ecrivains en 2009 : « Je ne travaille plus pour l’Union des Ecrivains ; c’est une organisation critiquée mais qui a aidé beaucoup d’écrivains à survivre dans le passé avec les très maigres droits d’auteur payés en Chine. » « J’en ai démissionné en 2009 pour accepter un poste de professeur (honorifique car, pour l’instant, je ne donne pas de cours) à la faculté de Pékin. Ma situation est donc actuellement très confortable, puisque j’ai beaucoup de temps pour écrire. » A la faculté, « je viens quand je veux, reconnaît en souriant l’écrivain » (cf. interview réalisée par Raphaëlle Rérolle, Le Monde des livres, Le Monde du 17 avril 2009). YAN Lianke était attendu à la Foire du livre de Francfort : « j’ai été invité mais je n’ai pas eu l’approbation des autorités chinoises. » En novembre 2009, YAN Lianke indiquait que son livre récent Feng Ya Song) « Elégies et Intellectuels » (non traduit en français) « traite du manque de courage des intellectuels des universités de Pékin et de leurs efforts pour s’intégrer dans le système. » Celui-ci, publié deux mois avant les JO, a été vivement attaqué par des responsables de l’Université de Beida. YAN Lianke a publié aussi « un livre de souvenirs qui n’est pas traduit [en français] et qui à ma grande surprise a eu beaucoup de succès (200 000 exemplaires). C’est un livre facile à lire. » Il poursuivait : « Je vais terminer dans quelques mois [en 2010] un livre sur la campagne anti-droitière de l’année 1957 contre les intellectuels. Ce ne sera pas un texte réaliste, ce sera très libéré. » Depuis que YAN Lianke a été « renvoyé et en même temps libéré de l’Armée », il est « libre d’aller où bon me semble dans le monde. C’est un rêve cette liberté, j’en ai profité pour aller en Europe, en Afrique du Sud. J’ai découvert des cultures riches et anciennes, et j’ai surtout constaté que, partout, des gens vivent dans des paradis alors que d’autres sont condamnés à une espèce d’enfer qu’ils ne méritent pas. » Pour autant, YAN Lianke considère qu’« il n’est pas nécessaire d’aller partout dans le monde pour le comprendre. Je préfère rester dans une pièce à réfléchir, faire fonctionner mon imagination. J’ai besoin de mon environnement familier. Pour moi, c’est la Chine du Nord, même Shanghai n’a rien à voir avec moi. » (Libération, 30 décembre 2009). YAN Lianke indique, dans une interview récente à Le Magazine littéraire (n°492, décembre 2009) : « Je suis profondément fataliste et angoissé. Je me sens très souvent oppressé. Ce roman [Bons baisers de Lénine] est à mon sens le résultat de mon angoisse permanente. » Pour lui, les intellectuels sont mécontents de la situation actuelle et en même temps ils ont une grande peur des bouleversements. L’écrivain se présente volontiers comme quelqu’un de « très sombre ». Il y a quelques jours, à Pascale Nivelle, il indiquait : « Chaque Chinois ou presque a sur le cœur quelque chose qui est sur le point d’exploser. C’est dû aux inégalités inouïes entre les riches et les pauvres, les citadins et les paysans, le Nord et le Sud. De plus, en raison notamment du manque de démocratie, chacun a le sentiment d’être ligoté, oppressé, de ne pouvoir se libérer de liens invisibles. Moi, je sais qu’on m’a ligoté, c’est pour cela que j’écris. Mais la plupart des gens ne s’en rendent pas compte. C’est très complexe, je n’arrive pas à l’exprimer autrement que par des récits imaginaires, mais c’est de l’ordre d’une grande peur. Tout le monde, les cadres du Parti comme les gens du peuple, éprouve cette peur. On a l’impression que quelque chose d’énorme va arriver, une catastrophe. Les Chinois sont habitués aux catastrophes, c’est notre histoire… » (Libération, 30 décembre 2009). D’après YAN Lianke, les dirigeants chinois ne savent pas trop où va la Chine et, prudents, ils traversent la rivière en tâtant les pierres. « Encore aujourd’hui, la Chine est trop pressée de réaliser ses rêves. », indique-t-il dans une autre interview. « Aujourd’hui encore, ma famille ne sait ni ne comprend ce que je fais. Ecrivain, ce n’est pas un métier pour eux. Ils n’entendent jamais parler de moi, sinon lorsque je suis critiqué par le gouvernement central. Ma mère me demande pourquoi je ne suis pas journaliste ou chef de district. » confie-t-il à Pascale Nivelle (Libération, 30 décembre 2009). Thierry GERBER et XIAO XING (petite étoile) Nos principales sources : article de Sebastian Veg, dans la revue Perspectives chinoises, n°2009/1. Entretien de Yan Lianke avec Raphaëlle Rérolle, Le Monde des livres, Le Monde du 17 avril 2009. Entretien de Yan Lianke avec Bernard Quiriny dans la revue Le Magazine littéraire, n°492, décembre 2009, page 39, et l’entretien complet sur le site magazine-litteraire.com Entretien de Yan Lianke avec Pascale Nivelle dans Libération du 30 décembre 2009 page V du supplément Livres. Chronique de Bertrand Mialaret (Rue 89) du 2 novembre 2009 sur le site Web Aujourd’hui la Chine. Chronique de Bertrand Mialaret 1er mars 2009 Chinatown Rue89. Entretien avec Pierre Haski, 24 août 2008, Rue89. Entretien de Yan Lianke avec Pascale Nivelle, Libération du 8 mars 2007 « Encré dans le Parti ». Signalons une interview vidéo, 5mn 17, 5 février 2007 site Web Aujourd’hui la Chine.

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