"Servir le peuple" : l’exemple de Norman Bethune (1890-1939)

Publié le par Thierry-Patrick GERBER

En ce printemps 2010, alors que diverses publications font référence à Mai 1940 et à l'hiver 1939, début de la Seconde Guerre mondiale, nous évoquerons ici le travail accompli peu avant par le Docteur Bethune au service des combattants chinois et de la population, en lutte contre l'impérialisme et le fascisme japonais.

 

En ce printemps 2010, en proie avec la montée des égoïsmes nationaux et individuels, nous rendrons hommage à l'esprit internationaliste prolétarien et à la mise en oeuvre du principe : Servir le peuple.

 

Norman Bethune, ce chirurgien originaire du Canada, internationaliste, « cet homme, nous en sommes certains, soulèvera l’enthousiasme, partout où l’on parle français : au Québec, où s’est pleinement éveillée sa conscience sociale […]. En France, où les idées pour lesquelles il a donné sa vie constituent une puissance force morale et politique. » écrivent Sydney Gordon et Ted Allan, auteurs de Docteur Bethune (traduit de l’anglais par Jean Paré, Montréal, Québec, Canada, Editions l’étincelle, version française, 1973, deuxième édition : août 1974).

 

Peu avant le printemps 1938, le Docteur Bethune venait en Chine… Nous avons respecté les transcriptions du chinois utilisées dans nos documents-sources.

 

Le 20 janvier 1938, Bethune débarque à Hong-Kong, alors colonie britannique. Trois jours plus tard, il s’envola pour Han-Kéou, qu’il quitta par train le 22 février dans l'objectif de rejoindre la Région militaire communiste de Tchin-Tcha-Tchi. Dans la ville de Gaosi, désertée, sous la menace des Japonais, Norman Bethune rencontra le major Li. Le 28 février, il quitte Gaosi avec le major, au sein d’un convoi de 42 chariots, chacun tiré par trois mulets. Le 4 mars, il écrit dans son journal : « C’est aujourd’hui mon quarante-huitième anniversaire. L’an dernier, j’étais à Madrid [aux côtés des Républicains espagnols en lutte contre les réactionnaires soutenus par les fascistes allemands et italiens], cette année à Ho-chine en Chine. Je l’ai célébré en pansant des soldats blessés […]. J’ai aussi fait le tour de la ville […] pour voir les marchands qui gardent les carpes vivantes dans des seaux pleins d’eau, des porcs noirs avec de grandes oreilles ballants, des chiens qui n’aboient pas, des maisons aux fenêtres garnies de papier blanc […].» Le 9 mars, « en m’éveillant, ce matin, j’ai entendu un de nos soldats [communistes chinois] chanter la Marseillaise ». 10 mars, à Han-cheng, il a soigné des blessés et a été assiégé par des civils malades. Le 22 mars, à Sian, il écrit : « Dans quatre jours, nous partons pour Yenan. »

 

« Le soir de sa deuxième journée à Yenan, Bethune rencontra le principal responsable de la stratégie qui avait abouti à la création de la Région Tchin-Tcha-Tchi […]. Ce soir-là, à onze heures, il était invité à rencontrer le leader des communistes chinois, Mao Tsetoung. […]. Quand Bethune entra, Mao se leva et l’accueillit cordialement. » Norman Bethune a promis à Mao de sauver beaucoup de soldats blessés, en portant la médecine au front, en organisant des transfusions sanguines et en créant des hôpitaux. Mao lui a accordé toute sa confiance. Bethune a consigné l’entrevue dans son journal (voir l’ouvrage Docteur Bethune, op. cit. pages 183-186). Bethune passa trois semaines à Yenan. Le 24 avril, avec le Docteur Richard Brown, compatriote canadien, ils partirent pour le front. Bethune entre au Tchin-Tcha-Tchi au début de juin. « Me voilà au centre du centre de la guerre », écrivit-il dans un courrier.

 

Travaillant 18 heures par jour, il cessa de se raser et se laissa pousser la barbe. Après la mi-juillet, il entreprit le voyage vers le QG du Général Nieh, à Tchao-Tang-Tchang, dans les monts Wou-t’ai pour l’entretenir des problèmes sanitaires et médicaux. Nieh avait étudié le génie en France et fréquenté l’école militaire en Russie. Grâce à son pouvoir de conviction, Norman Bethune forma des corps de donneurs volontaires de sang, et fin juillet 1938, une campagne de 5 semaines fut lancée pour créer le premier hôpital modèle de la région et de la VIIIème Armée de Route. Bethune a été affectueusement appelé Pai Tchou-en (le Blanc-cherche-grâce).

Après avoir multiplié avec succès les soins et les initiatives en faveur des soldats blessés et civils, formé des assistants,… Norman Bethune contracta une septicémie en réalisant une opération chirurgicale d’urgence, sans protection, et mourut à Tangshien, dans le Hopei, le 12 novembre 1939.

Nous reproduisons ici le texte publié dans Œuvres choisies de Mao-Tsé-toung, tome II, Editions en langues étrangères, Pékin, 1967, pages 359-360 :

 

A la mémoire de Norman Béthune (21 décembre 1939)

« Le camarade Norman Béthune était membre du Parti communiste du Canada. Il avait une cinquantaine d’années lorsqu’il fut envoyé en Chine par le Parti communiste du Canada et le Parti communiste des Etats-Unis ; il n’hésita pas à faire des milliers de kilomètres pour venir nous aider dans la Guerre de Résistance contre le Japon. Il arriva à Yenan au printemps de l’année dernière, puis alla travailler dans le Woutaichan où, à notre grand regret, il est mort à son poste. Voilà donc un étranger qui, sans être poussé par aucun intérêt personnel, a fait sienne la cause de la libération du peuple chinois : Quel est l’esprit qui l’a inspiré ? C’est l’esprit de l’internationalisme, du communisme, celui que tout communiste chinois doit s’assimiler. Le léninisme enseigne que la révolution mondiale ne peut triompher que si le prolétariat des pays capitalistes soutient la lutte libératrice du prolétariat des pays capitalistes. Le camarade Norman Béthune a mis en pratique cette ligne léniniste. Nous, membres du Parti communiste chinois, devons faire de même. Il nous faut nous unir au prolétariat de tous les pays capitalistes, au prolétariat du Japon, de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis, de l’Allemagne, de l’Italie et de tout autre pays capitaliste, pour qu’il soit possible d’abattre l’impérialisme, de parvenir à la libération de notre nation et de notre peuple, des nations et des peuples du monde entier. Tel est notre internationalisme, celui que nous opposons au nationalisme et au patriotisme étroits.

L’esprit du camarade Norman Béthune, oubli total de soi et entier dévouement aux autres, apparaissait dans son profond sens des responsabilités à l’égard du travail et dans son affection sans bornes pour les camarades, pour le peuple. Tout communiste doit le prendre pour exemple. Ils ne sont pas rares ceux à qui manque le sens des responsabilités dans leur travail, qui choisissent les tâches faciles et se dérobent aux besognes pénibles, laissant aux autres le fardeau le plus lourd et prenant la charge la plus légère. En toute chose, ils pensent d’abord à eux-mêmes, aux autres après. A peine ont-ils accompli quelque effort, craignant qu’on ne s’en soit pas aperçu, ils s’en vantent et s’enflent d’orgueil. Ils n’éprouvent point de sentiments chaleureux pour les camarades et pour le peuple, ils n’ont à leur endroit que froideur, indifférence, insensibilité. En vérité, ces gens-là ne sont pas des communistes ou, du moins, ne peuvent être considérés comme de vrais communistes. Parmi ceux qui revenaient du front, il n’y avait personne qui, parlant de Béthune, ne manifestât son admiration pour lui, et qui fût resté insensible à l’esprit qui l’animait. Il n’est pas un soldat, pas un civil de la région frontière du Chansi-Tchahar-Hopei qui, ayant reçu les soins du docteur Béthune ou l’ayant vu à l’œuvre, ne garde de lui un souvenir ému. Tout membre de notre Parti doit apprendre du camarade Béthune cet esprit authentiquement communiste.

Le camarade Béthune était médecin. L’art de guérir était sa profession, il s’y perfectionnait sans cesse et se distinguait par son habileté dans tout le service médical de la VIIIème Armée de Route. Son cas exemplaire devrait faire réfléchir tous ceux qui pensent qu’à changer de métier sitôt qu’ils en entrevoient un autre, ou qui dédaignent le travail technique, le considérant comme insignifiant, sans avenir.

Je n’ai rencontré qu’une seule fois le camarade Béthune. Il m’a souvent écrit depuis. Mais, pris par mes occupations, je ne lui ai répondu qu’une fois, et je ne sais même pas s’il a reçu ma lettre. Sa mort m’a beaucoup affligé. Maintenant, nous honorons tous sa mémoire, c’est dire la profondeur des sentiments que son exemple nous inspire. Nous devons apprendre de lui ce parfait esprit d’abnégation. Ainsi, chacun pourra devenir très utile au peuple. Qu’on soit plus ou moins capable, il suffit de posséder cet esprit pour être un homme aux sentiments nobles, intègre, un homme d’une haute moralité, détaché des intérêts mesquins, un homme utile au peuple. »

 

Song K’ing-Ling (Madame Sun Yat-Sen) évoque, en 1952, le héros Norman Bethune : « a vécu, il a travaillé, il a combattu dans trois pays. Au Canada, sa terre natale ; en Espagne où des hommes prévoyants de toutes nationalités se sont réunis pour apporter leur secours au premier grand mouvement populaire de résistance à l’horreur fasciste et nazie ; et en Chine, où il a aidé nos armées de partisans à établir et à maintenir des bases libres et démocratiques au cœur d’un territoire où les militaires fascistes du Japon espéraient conquérir, et où il nous a aidé à forger les puissantes armées populaires qui ont fini par libérer toute la Chine. Il appartient aux peuples de des trois pays. Il appartient aussi à tous ceux qui luttent contre l’oppression des nations et des peuples. » « La Chine nouvelle n’oubliera jamais le Docteur Bethune. Il a été l’un de ceux qui nous ont aidés à devenir libre. Son oeuvre et son souvenir resteront éternellement gravés dans nos esprits. »

 

La sépulture de Norman Bethune se trouve à Shijiazhuang (dans la Province du Hepei). Cette ville compte aujourd’hui plus de 2,1 millions d’habitants. A l’ouest, sur Shijiazhuang Lu, le Mémorial des Martyrs de la révolution est un parc arboré. Parmi les monuments aux martyrs communistes se trouve la sépulture de Norman Bethune (1890-1939). Un hommage de Mao Zedong est gravé sur sa tombe : « Nous devons tous apprendre du Docteur Norman Bethune, l’altruisme absolu. » 

 

Signalons que l'hommage de Mao Zedong à Norman Bethune en décembre 1939 est le premier en date qui illustre le principe Servir le peuple, parmi les extraits de textes figurant dans Le Petit Livre Rouge (citations du Président Mao) massivement diffusé et lu en Chine comme dans le monde entier.

 

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